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Jean le Baptiste (Jean-Baptiste) était-il Élie?
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Examen de la tradition néotestamentaire

Introduction *


La venue du Messie constitue un dogme de foi pour les deux grandes religions rivales - la juive et la chrétienne. Il est notoire que le Christianisme, communauté de foi issue du tronc juif, s'est séparée de ce dernier, de façon radicale et - semble-t-il - irréversible, précisément à propos de l'avènement de ce Messie tant attendu.

Pour résumer, de façon très sommaire, les deux positions antagonistes en présence, disons que les Juifs attendent encore, à ce jour, un Messie que les Chrétiens affirment être déjà venu en la personne de Jésus, appelé, précisément, Christ, terme grec qui signifie "qui a reçu l'onction", oint, c'est-à-dire Messie.

On peut difficilement imaginer une divergence plus fondamentale, plus radicale et plus insoluble, à vue humaine, que celle qui divise les deux confessions rivales à propos, précisément, du même personnage unique, dont le rôle historico-religieux est si capital, que toute une conception de l'histoire, de la révélation, et même de l'existence humaine en général, en est marquée de façon indélébile.

On sait aussi que, parallèlement à la venue du Messie, et presque concomitant de celle-ci, est attendu l'avènement du Précurseur, Élie, dont le rôle traditionnellement admis est de préparer les voies du Messie.

Or, nous trouvons dans les évangiles synoptiques des affirmations nettes et tranchées en faveur d'une identification Jean le Baptiste = Élie. A première vue, une telle conception n'a rien qui puisse surprendre. On peut y voir une typologie - révélée ou rédactionnelle - où, à un Jésus-Messie, correspond un Jean le Baptiste-Elie, ne serait-ce que pour que cette geste apparaisse comme accomplissant la prophétie de Malachie (Ml 3,1.23-24).

Pourtant, les choses sont-elles aussi simples dans la réalité? Et tout d'abord, est-il si sûr que Jésus lui-même et, après lui, la communauté chrétienne primitive, ont réellement considéré Jean le Baptiste comme étant l'Élie qui "doit venir" (Mt 11, 14 ; Mt 17, 11) ?

Au cours de la présente enquête, on s'efforcera d'apporter une réponse, nette et documentée, à la question ci-dessus, en procédant à un examen approfondi de la tradition synoptique concernant Jean le Baptiste, mais également en essayant de dégager les traits essentiels de sa personnalité énigmatique, tels qu'ils se dessinent dans les quatre Évangiles et, particulièrement, dans le premier chapitre de Jean. Il va de soi que cette analyse s'inscrira sur la toile de fond d'un contact incessant avec l'Ancien Testament, la Tradition Juive et le Nouveau Testament dans son ensemble; ceci afin de donner le moins possible prise à la critique d'avoir exposé une thèse théologique personnelle ou, à tout le moins, confessionnelle.

On commencera par tracer un 'portrait' d'Élie tel qu'il se dégage des textes bibliques et de la Tradition Juive. On fera de même pour Jean le Baptiste, à l'aide des Évangiles, en ayant soin d'examiner, autant que faire se peut, où et comment s'enracine la typologie eschatologique de Jean le Baptiste = Élie, ainsi que les modalités de son expression selon les Évangiles. Ensuite - et ce sera de loin la partie la plus importante de ce travail -, seront passées en revue les 'contradictions' des synoptiques et de l'Évangile de Jean, dans l'exposition de cette typologie messianico-eschatologique du Précurseur. Dans la Conclusion, enfin, on s'efforcera de faire le point des motifs qui ont pu pousser la tradition chrétienne primitive à user de cette typologie mystérieuse, à laquelle ni la théologie ni que la recherche biblique et exégétique moderne n'ont apporté l'élucidation qu'elle mérite.


I. ÉLIE DANS L'ÉCRITURE ET LA TRADITION ORALE JUIVE


A. Histoire d'Élie

Toute l'histoire d'Élie est ramassée dans quelques chapitres des livres des Rois (1 R ch. 17-21 et 2 R. ch. 1-2), et force est d'avouer que les renseignements biographiques que l'on peut tirer de ces récits sont fort minces. Tout d'abord, les noms des parents du prophète n'ont pas été conservés; nous savons seulement qu'il était de Guilad (I R. 17, 1). Sa carrière commence par une altercation avec Achab, roi d'Israël, auquel il déclare: "Par Y. vivant, le Dieu d'Israël que sers, il n'y aura, ces années-ci, ni rosée ni pluie, sauf à mon commandement" (l R 17, 1). En vérité, nous ne savons pas au juste quelle fut la raison de cette soudaine décision du prophète, pas plus que nous n'avons la preuve qu'elle lui fut dictée par Dieu (1). Fort heureusement, la Tradition orale juive vient à notre secours et comble ce qui manque à notre information:

«Le roi Achab était un bon ami (de 'Hiel). Il est allé, accompagné du prophète Élie, prendre des nouvelles (de 'Hiel et le consoler) dans sa maison où il portait le deuil (de ses enfants). Le malheureux était assis et leur a dit: peut-être quand Josué a prononcé sa malédiction l'entendait-il comme ceci: ni Jéricho sous le nom d'une autre ville, ni une autre ville sous le nom de Jéricho? Le prophète Élie lui dit: c'est exact. (Le roi Achab) a dit alors: (allons donc!) alors que la malédiction de Moïse ne s'est pas réalisée, car il est écrit: 'et vous vous détourneriez et vous iriez adorer des idoles', et ensuite: 'la colère de l'Éternel s'enflammera contre vous, et il fermera les cieux et il n'y aura pas de pluie' etc. (Dt 11, 16-17); or cet homme (moi-même) a dressé des idoles sur chaque talus et la pluie (est si abondante qu'elle) l'empêche d'aller s'y prosterner, (et tu voudrais que) la malédiction de Josué, qui n'était que son disciple, se soit réalisée! Aussitôt: 'et Élie le Tishbite, un de ceux qui s'étaient établis à Guilad, a dit à Achab: par le Dieu vivant, Dieu d'Israël, il n'y aura, ces années-ci, ni rosée, ni pluie, si ce n'est à mon commandement'» (I R 17, 1) (2).

Nous voyons donc que la sécheresse décrétée par Élie n'est pas seulement la punition de l'idolâtrie d'Achab, mais surtout la réponse sévère à sa provocation à l'égard de Dieu, dont la parole prophétique lui semble impuissante. De cette attitude du prophète découle le portrait moral que nous pouvons en esquisser. Élie est - selon ses propres termes - «rempli d'un zèle jaloux pour Y. Sabaoth! ... » (I R. 19: 10). Mieux encore, il représente et même incarne la justice implacable de Dieu. Dans l'Écriture, ce n'est pas dit clairement (quoique la «collaboration» de Dieu soit évidente: ordre de fuir au torrent de Kerit, envoi à Sarepta etc.); la tradition orale, elle, l'affirme sans ambages:

«Le Saint Béni soit-il dit à Élie: Ce 'Hiel est un homme important. Va lui rendre visite. Élie lui répondit: je n'ai pas envie d'y aller. (Dieu) dit: pourquoi! ? Il lui répondit: parce qu'ils diront des choses qui t'irritent et je ne pourrai pas le supporter. Le Saint Béni soit-il lui dit: Eh! bien, s'ils te disent des choses irritantes, toute condamnation que tu prononceras, moi je la réaliserai» (3).

Élie fut aussi un thaumaturge, comme en témoignent les miracles de la multiplication de l'huile et la résurrection du fils de la veuve. Mais il fut surtout un grand prophète et un réformateur religieux, attentif à extirper le mal, tant individuel (meurtre de Naboth par Achab que collectif (adoration de Baal).

La scène de l'égorgement des faux prophètes et du sacrifice licite consumé par le feu du ciel, égale Élie à Moïse, et c'est bien ainsi que le présente la Tradition orale: «Il est évident que Moïse et Élie sont égaux en toute chose» (4).

Mais Élie n'est pas seulement thaumaturge, prophète et réformateur religieux, il est aussi l'ascète et le mystique à qui Dieu se manifeste face à face, comme à Moïse, dans la grotte de l'Horeb, lui faisant comprendre sa pure spiritualité: «mais Y. n'était pas dans l'ouragan... ) pas dans le tremblement de terre ( ... ) pas dans le feu, et, après le feu, le bruit d'une brise légère...» (I R. 19, 11-12).

Enfin, la vie terrestre de ce prophète hors série s'achève, comme elle a commencé, brusquement et mystérieusement, et surtout de façon inouïe. Comme Hénoch, Élie est enlevé au ciel où il demeure vivant, ainsi que l'atteste la Tradition orale, elle aussi: «Élie est vivant» (5).


B. Retour eschatologique d'Élie

Le texte essentiel et fondamental est, bien entendu, Ml 3,1.23-24: "Voici que je vais envoyer mon messager pour qu'il fraye un chemin devant moi ( ... ) Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n'arrive le Jour de Y., grand et redoutable. Il ramènera le coeur des pères vers les fils et le coeur des fils vers les pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d'anathème."

Non moins important est l'éloge d'Élie par Ben-Sira (Ecclésiastique 48, 1-12): "Toi qui fus désigné dans des menaces futures pour apaiser la colère avant qu'elle n'éclate, pour ramener le coeur des pères vers les fils et rétablir les tribus de Jacob. Bienheureux ceux qui te verront et ceux qui se sont endormis dans l'amour, car, nous aussi, nous posséderons la vie.» (vv. 10-12).

Cette attente du retour d'Élie est partagée par la Tradition orale en de nombreux endroits; on se contentera de citer un texte parmi d'autres:

«Même si vos dispersés se trouvaient aux confins des cieux, la parole de Y. nous rassemblera de là, par l'intermédiaire d'Élie grand-prêtre, et de là il vous fera venir par l'intermédiaire du Messie» (6).

Nous allons examiner, ci-après, si Jean le Baptiste - que le Christianisme a quasi unanimement reconnu comme étant Élie - présente le caractère d'une copie conforme du grand prophète, et même s'il y a lieu de parler d'une intention rédactionnelle des auteurs évangéliques, dont tout l'art aurait consisté à composer, à propos de Jean le Baptiste, un portrait aussi ressemblant que possible à celui d'Élie, le Précurseur du Messie, afin de rendre acceptable la messianité de Jésus.


II. JEAN LE BAPTISTE ET LE RETOUR D'ÉLIE DANS LES SYNOPTIQUES



A. Portrait physique et moral de Jean le Baptiste

Dans cet essai, nous partirons des textes des Synoptiques et nous ne manquerons pas d'établir des comparaisons avec l'Ancien Testament, lorsqu'il s'en présentera.

a) La naissance de Jean le Baptiste est annoncée par un Ange, en ces termes: "... il sera grand devant le Seigneur, il ne boira ni vin ni boisson fermentée; il sera rempli d'Esprit Saint dès le sein de sa mère, et il ramènera de nombreux fils d'Israël au Seigneur leur Dieu. Il marchera devant lui, avec l'esprit et la puissance d'Élie, pour ramener le coeur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé.» (Lc 1, 15-17).

Dans ce texte, l'intention rédactionnelle est évidente et l'assimilation de Jean le Baptiste à Élie est clairement exprimée. Toutefois, il serait erroné de trop pousser la ressemblance. Tout d'abord, ici, Jean le Baptiste n'est pas Élie, et pour cause, puisque son père est Zacharie, et sa mère, Élisabeth. De plus, il est bien précisé que cet enfant marchera devant Dieu "avec l'esprit et la puissance d'Élie", et non en tant qu'Elie lui-même.

On peut aussi voir une intention du rédacteur (si l'on ne croit pas à l'Évangile comme à un écrit inspiré ou, à la rigueur, historique) dans l'attribution à Jean le Baptiste d'un père de la tribu de Lévi: Zacharie, en effet, était prêtre "de la classe d'Abia et il avait pour femme une descendante d'Aaron, dont le nom était Élisabeth" (Lc 1, 5). Mais en fait, dans la Tradition orale juive et le Midrash - parmi d'autres opinions au sujet de l'origine d'Élie - on trouve, avec insistance, celle qui le fait appartenir à la tribu sacerdotale, par exemple: «Élie le Prophète, de la famille d'Aaron ...» (7). La présence de ce motif dans l'évangile de Luc n'est donc pas une 'invention chrétienne'.

b) Au physique, Jean le Baptiste est décrit par Matthieu, en termes: "Ce Jean avait son vêtement fait de poils de chameau et un pagne de peau autour des reins; sa nourriture était de sauterelles et de miel sauvage..." (Mt 3, 4).

On ne peut, évidemment, s'empêcher de penser à la description d'Élie le Tishbite, en 2 R 1, 8 "C'était un homme avec une toison et un pagne de peau autour des reins ...".

Les expressions en italiques sont identiques dans les deux textes. Toutefois, il ne faut pas oublier qu'un tel accoutrement était courant dans l'Ancien Testament, chez les prophètes, en particulier le manteau en poils de chameau. Celui que relate Mt 3, 4 correspond, mot pour mot, en grec, à celui de Zacharie (version des Septante) 13, 4, qui était le signe extérieur de la fonction prophétique. Par ailleurs, l'insistance de l'évangile sur la nourriture de Jean le Baptiste, qui consiste en sauterelles et miel sauvage, n'a pas son équivalent chez Élie.

c) Un examen des traits moraux et psychologiques de Jean le Baptiste, comparés à ce que nous savons d'Elie révèle une analogie frappante, surtout en qui concerne le caractère dur et intraitable de Jean le Baptiste, dont témoigne ce texte de Matthieu: " Comme il voyait beaucoup de pharisiens et de sadducéens venir au baptême, il leur dit: 'Engeance de vipères, qui vous a suggéré d'échapper à la colère qui vient?' " (Mt 3, 7). Le ton rappelle la dure apostrophe d'Élie au peuple d'Israël sur le Carmel: "Jusqu'à quand clocherez-vous des deux jarrets? Si Y. est Dieu, suivez-le; si c'est Baal, suivez-le !" (I R 18, 21) (8)

Les deux prophètes ont également en commun l'intrépidité. Jean le Baptiste s'en prend à Hérode, au point d'en perdre la liberté, puis la vie. Élie affronte courageusement Achab, l'accusant d'être responsable de l'idolâtrie du peuple, dans le premier cas (1 R 18, 18 ss.) et meurtrier de Naboth, dans le second (1 R ch. 21).

De même, il y a une certaine analogie entre le découragement d'Élie, lors de sa fuite devant Jézabel: "C'en est assez maintenant, Y., prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères" (I R 19,4), et le doute qui assaille Jean dans sa prison: "Il lui envoya de ses disciples, pour lui dire: 'Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre?'" (Mt 11, 2-3).

Mais là s'arrête la ressemblance. En vérité, nous sommes bien obligés de constater que ce qui distingue et sépare Jean le Baptiste d'Élie, est beaucoup plus important que ce qui les rend semblables, surtout la mort de Jean, contrairement à la survie du véritable Élie. Nous reviendrons plus loin sur ce point précis, à l'occasion de l'examen de la typologie eschatologique de la prédication et du comportement Jean le Baptiste, dans les Évangiles.

Pour l'instant, contentons-nous de constater que paraît absolument étrangère aux rédacteurs de l'Évangile toute tentative rédactionnelle de 'plaquer' sur le visage de Jean le Baptiste les traits de l'Élie historique. Force est donc de chercher ailleurs et, pour ainsi dire, dans une autre dimension, le moteur secret ou l'idée-force qui a engendré cette typologie étrange: Élie = Jean le Baptiste.

Pour éclairer quelque peu le problème, nous allons traiter brièvement de la typologie eschatologique d'Élie en tant que précurseur du Messie, telle qu'elle se dégage des textes bibliques, et de l'usage qui en est fait par les rédacteurs des Synoptiques, à propos du personnage de Jean le Baptiste.

B. Typologie eschatologique d'Élie, le Précurseur, et son accomplissement historique en Jean le Baptiste, d'après les Synoptiques et l'Ancien Testament.

a) Arrière-plan scripturaire

Il est visible que les rédacteurs des Synoptiques ont vu, dans Jean le Baptiste, le Précurseur du Messie, l'Élie qui devait revenir pour préparer les voies du Seigneur. Ceci, pour des chrétiens, apparaîtra comme un truisme; mais les choses n'ont pas toujours semblé aussi simples à la primitive Église ni aux Pères de l'Église (grecs surtout). En fait, et de prime abord, cette typologie ne paraît pas faire de doute, puisque Jésus lui-même affirme, sans ambages, semble-t-il, que Jean le Baptiste est Élie. (9). Nous reviendrons, plus loin, sur la vraisemblance éventuelle de cette affirmation. Pour l'instant, il vaut la peine de se pencher sur les textes bibliques qui étaient, incontestablement, à l'arrière-plan d'une telle conception.

Et, tout d'abord, il convient de souligner que l'Écriture est fort discrète sur ce retour d'Élie. Dans la Bible canonique, nous ne trouvons rien de plus que ces paroles de Ml 3, 22-24: "Rappelez-vous la loi de Moïse, mon serviteur, à qui j'ai prescrit, à l'Horeb, pour tout Israël, des lois et des coutumes. Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n'arrive le jour de Y., grand et redoutable. Il ramènera le coeur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d'anathème".

Hors du Canon juif, on trouve un texte très important. Il s'agit du Livre de Ben Sira (Ecclésiastique, ou Siracide), qui constitue un rappel des principales actions prophétiques d'Élie, couronné par cette affirmation péremptoire de son retour eschatologique (Si 48, 1-11): "Toi qui fus désigné, dans des menaces futures, pour apaiser la colère avant qu'elle n'éclate, pour ramener le coeur des pères vers les fils et rétablir les tribus de Jacob. Bienheureux ceux qui te verront..."

Il semble que ce soit surtout ce texte, plutôt que Ml 3, 23-24, qui a influencé la rédaction des péricopes concernant le rôle eschatologique d'Élie = Jean le Baptiste, dans les Synoptiques. En effet, il contient deux éléments qui sont absents du texte de Malachie: apaisement de la colère et rétablissement des tribus de Jacob; de plus, seule la première partie de la phrase de Malachie est retenue: "pour ramener le coeur des pères vers les fils", pas la suite ("et le coeur des fils vers les pères") (10). Or, il se trouve que ces trois éléments réapparaissent, dans les synoptiques, presque sous la même forme: à savoir
1) La suppression du motif du retour des fils vers les pères (Lc 1, 17).
2) L'apaisement de la colère, qui semble trouver un certain parallèle dans les paroles de Jean le Baptiste aux Pharisiens et aux Sadducéens venus recevoir son baptême: "engeance de vipères, qui vous a suggéré d'échapper à la colère prochaine?" (Mt 3, 7). Certes, l'assimilation du Jour du Seigneur avec un Jour de Colère est classique (cf. Is. 30, 30; So 1, 18, etc.); mais ce qui l'est moins, c'est la perspective de pouvoir la faire cesser (grec : kopasai); et si le terme employé par Matthieu est différent (phugein), l'idée qu'il véhicule est proche et semble provenir de notre texte.
3) Quant au troisième élément, il est beaucoup plus important, dans la perspective comparative qui est celle de la présente analyse: il s'agit du rétablissement des tribus de Jacob, et de son corollaire: l'apocatastase (grec : apokatastasis).


b. La notion d'«Apocatastase»

Le terme grec 'apokatastasis' ne figure qu'une fois (hapax) dans le Nouveau Testament, et pas du tout dans la version grecque de l'AT, dite des Septante; par contre, le verbe 'apokathistanai' est largement attesté dans les deux Testaments.

Le sens habituel de ce terme grec est: 'remettre en état', ou, plus exactement, 'ramener une chose ou un événement à son état primitif', 'restituer', rétablir comme auparavant. L'utilisation la plus significative est celle qu'en font les Actes des Apôtres, dans un contexte eschatologique (cf. Ac 3, 21).

Une lecture attentive du Nouveau Testament, et spécialement des Évangiles et des Actes, révèle clairement une attente, non seulement messianique, mais politique, dans le peuple, et même une quasi-certitude que " les temps sont accomplis". Selon leur habitude, les dirigeants spirituels du peuple examinent les «signes du Messie» - en d'autres termes, ils vérifient si les prétentions de tel ou tel candidat à cette mission charismatique, correspondent à la teneur des textes sacrés reconnus unanimement comme devant attester la véridicité de la mission de celui qui les accomplira.

C'est donc ainsi qu'on agit à l'égard des deux personnages thaumaturgiques d'alors que sont Jean le Baptiste, d'abord, Jésus, ensuite. A Jean le Baptiste sont posées trois questions qui, semble-t-il, étaient traditionnelles: "Es-tu Élie? et il dit: Je ne le suis pas. Es-tu le prophète? et il répondit: non." (Jn 1, 19-23). Et les Juifs de s'étonner, puisqu'il avait, l'instant d'avant, nié être le Messie (Jn 1, 20): "Ils lui dirent alors: qui es-tu, que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés?" (Jn 1, 22).

Comme cela ressort du texte, ces gens avaient été envoyés en délégation auprès de Jean le Baptiste, "de Jérusalem, par des prêtres et des lévites" (Jn 1, 19). Tout ceci corrobore l'impression évoquée plus haut, à savoir, qu'il y avait une espèce de 'portrait-type' du Messie et de ses acolytes. En effet, comme il ressort du texte ici cité, mais également de certains courants de la Tradition juive, et également d'une partie de la Tradition chrétienne postérieure, on attendait, comme précurseurs du Messie, d'autres personnages dont, surtout, Élie, mais aussi un autre prophète (11) (Jérémie, par exemple), ou Hénoch, et même Moïse lui-même! L'Apocalypse, pour sa part, nous parle des "deux témoins" (Ap 11, 3) ; il s'agit d'une allusion à Za 4, 3 et Za 11-14, où les deux 'oliviers' (littéralement: 'Fils de l'Huile') (12) personnifient Josué et Zerubabel, qui représentent respectivement le Sacerdoce (13) et la Royauté (Zerubabel est de la maison de David). Ce n'est pas ici le lieu de nous attarder sur ce passage obscur de l'Apocalypse, il n'a été évoqué que pour illustrer jusqu'à quel point l'attente de personnages eschatologiques précédant le Messie, était traditionnelle et indiscutée, quoique d'origine obscure.

Jésus lui-même assigne à Élie un rôle 'apocatastatique', dans deux textes parallèles des Synoptiques:

- Mt 17, 10-13: «Les disciples lui posèrent alors cette question: 'Que disent donc les scribes, qu'Élie doit venir d'abord?' Il répondit: 'Oui, Élie doit venir et tout remettre en ordre - ou tout réaliser' (grec : apokatastêsei pantà) ..."

- Mc 9, 11-13: "Et ils lui posèrent cette question: 'Pourquoi les scribes disent-ils qu'Élie doit venir d'abord?' Il leur dit: 'Oui, Élie doit venir d'abord et tout remettre en ordre' (apokathistanei panta)".

Sans nous attarder, pour l'instant, à la solution donnée par Jésus à la difficulté incontestable soulevée par la question de ses disciples (on y reviendra plus loin), on peut déjà constater que Jésus se situe nettement dans la ligne traditionnelle du Judaïsme concernant le rôle d'Élie, à preuve ces quelques textes de la Tradition orale relatifs aux thèmes suivants:

Pas de Conversion avant le retour d'Élie

«(Israël) ne se convertit pas avant que vienne Élie, comme il est dit: Voici que je vous envoie Élie le prophète» (14).

Retour eschatologique d'Élie et de Moïse: «Le Saint, béni soit-Il, dit (à Moïse): par ta vie, de même que tu t'es totalement consacré à eux (à Israël) dans ce monde-ci, dans le monde à venir également, quand je leur enverrai Élie, d'heureuse mémoire, vous viendrez tous les deux en même temps, ainsi qu'il est écrit: 'Y. vient dans la tempête et dans l'ouragan (Na 1:3)'. La tempête (sùfa) c'est Moïse comme il est écrit: 'Et elle le déposa dans une corbeille de joncs (sùf), sur la rive du fleuve (Ex 2, 3)'. Et 'dans l'ouragan (sa'rah)', c'est Élie, comme il est écrit 'et Élie monta aux cieux dans l'ouragan' (2 R 2, 11). A cette époque, il viendra et vous réconfortera, comme il est dit: 'Voici que je vous envoie Élie le prophète' etc., et 'il ramènera le coeur des pères vers les fils' (Ml 3, 23)» (15).

Élie et les 12 tribus: «Lorsqu'Élie vit le mérite des tribus-en effet ce n'est que grâce au mérite des tribus qu'Israël avait bénéficié de l'érection du Temple - comme il venait au mont Carmel pour amener Israël sous les ailes de la Shekhina (la Sainte présence de Dieu), il prit douze pierres, selon le nombre des tribus, et en bâtit un autel, comme il est dit: 'Et Élie prit les douze pierres' (I R 18, 31)» (16).

«Et El-Shaddaï vous fera trouver grâce aux yeux de l'homme (Joseph), et il renverra l'autre (Siméon) avec vos frères et Benjamin» (Gn 43, 14). «Et El-Shaddaï, parlant d'Israël et de leur exil, leur fera miséricorde, et leur fera trouver grâce devant tous ceux qui les retiennent captifs et il les libérera (ainsi qu'il est écrit): 'Voici que je vous envoie' etc. (Ml 3, 23). Avec vos frères qui se trouvent près du fleuve Sambatyon» (17).

Il est intéressant de noter l'association étrange faite, ci-dessus, entre la prophétie de Malachie et celle de Jacob. A en croire ce midrash, les 'fils' dont il est question en Malachie, deviennent les frères ennemis, c'est-à-dire les 10 tribus du Nord qui firent sécession et dont l'ancêtre éponyme est Joseph. Et afin qu'il n'y ait pas de doute sur ce point, citons encore le midrash de Bereshit Rabba qui semble être la source de ce passage du Tanhuma: «'Je vous enverrai vos frères': (Gn 43, 14) ce sont les 10 tribus» (18).


Au terme de cette brève enquête, ressortent clairement quelques éléments dont les principaux sont les suivants:
  • L'attente d'un retour eschatologique d'Élie, accompagné ou précédé d'autres figures prophétiques, était vivante et vivace au temps de Jésus.
  • Pour des raisons qui nous échappent encore, la communauté chrétienne primitive a voulu voir, dans Jean le Baptiste, l'Élie qui devait venir; mais il ne semble pas qu'il faille parler d'une relecture postérieure ni d'un réajustement exégétique subtil, destiné à plaquer artificiellement, sur la personne et l'action historique du Précurseur, la personnalité réelle d'Élie.
  • Toutefois, certains passages du Nouveau Testament font problème, comme nous le verrons, surtout dans le chapitre suivant qui traitera des contradictions et obscurités du thème Jean le Baptiste=Élie, dans les Synoptiques.
  • Mais, d'ores et déjà, il convient de citer quelques passages néo-testamentaires étranges - à tout le moins dans une perspective chrétienne actuelle - où se reflète la foi de Jésus de ses apôtres en deux événements messianiques, ou - si l'on préfère deux aspects eschatologiques des temps messianiques, à savoir: le 'rétablissement' du Royaume d'Israël, et ce qui le conditionne: le rassemblement des douze Tribus.
  • "Ils étaient réunis et le questionnaient: 'Seigneur, est-ce en temps-ci que tu vas restaurer la royauté en Israël?' (19). Il leur répondit: 'Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa seule autorité' ..." (Ac 1, 6-7).
  • "Alors, prenant la parole, Pierre lui dit: 'Eh bien! nous, qui avons tout quitté et nous t'avons suivi, quelle sera donc notre part ? Jésus leur dit: 'En vérité, je vous le dis, à vous qui m'avez suivi: dans la régénération, quand le Fils de l'Homme siégera sur son trône gloire, vous siégerez vous aussi, sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël'" (Mt 19, 27-28).
  • (Paroles de Paul devant le Roi Agrippa) "Maintenant encore si je suis mis en jugement, c'est à cause de mon espérance en la promesse faite par Dieu à nos pères et dont nos douze tribus, dans le culte qu'elles rendent à Dieu avec persévérance, nuit et jour, espèrent atteindre l'accomplissement. C'est pour cette espérance, ô roi, que suis mis en accusation! ..." (Ac 26, 6-7) (20).
  • "Jacques ( ... ) aux douze tribus de la dispersion, Salut!" (Jc 1, 1)
  • "(La Cité Sainte, Jérusalem qui descend du ciel, de chez Dieu) est munie d'un rempart de grande hauteur, pourvu de douze portes près desquelles il y a douze anges et des noms inscrits, ceux des douze tribus des enfants d'Israël ( ... )" (Ap 21, 12).
  • L'évangile de Luc nous présente, sans ambages, Jean le Baptiste, comme investi du rôle et de la puissance d'Élie et agissant en précurseur du Messie: "Mais l'ange lui dit : 'Sois sans crainte, Zacharie car ta supplication a été exaucée; ta femme Élisabeth t'enfantera un fils, et tu l'appelleras du nom de Jean. Tu auras joie et allégresse beaucoup se réjouiront de sa naissance. Car il sera grand devant le Seigneur; il ne boira ni vin ni boisson forte; il sera rempli d'Esprit Saint dès le sein de sa mère, et ramènera de nombreux fils d'Israël au Seigneur leur Dieu. Il marchera devant lui avec l'esprit et la puissance d'Élie, pour ramener le coeur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé'." (Lc 1, 11-17).
  • "Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant le Seigneur pour lui préparer les voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut, par la rémission de ses péchés ..." (Lc 1, 76-77).

C. 'Contradictions' des Synoptiques concernant l'équivalence Jean le Baptiste = Élie

a) Élie souffrant ?

Comme nous y avons fait allusion plus haut, rien n'est moins simple, moins évident, que cette équivalence entre ces deux personnages hors série. Et, tout d'abord, une constatation élémentaire ne manque pas d'étonner: il ne semble pas que les rédacteurs des Synoptiques aient fait le moindre effort pour harmoniser les 'contradictions' des différentes traditions. Mieux encore, l'Évangile selon Matthieu, qui fait allusion à l'équivalence Jean le Baptiste = Élie, en deux endroits - Mt 17, 10-13 et Mt 11, 7-15 -, et ce de façon détaillée, s'il prend, bien entendu, la peine de s'appuyer sur la célèbre prophétie de Malachie, n'en retient, en fait, que la première partie, en Ml 3: 1: "Voici que je vais envoyer mon messager (21), pour qu'il déblaie un chemin devant ma face. Et soudain il entrera dans son sanctuaire le Seigneur que vous cherchez et l'Ange de l'Alliance que vous désirez... (etc.)". Rien n'empêchait l'évangéliste de citer la deuxième partie de cette prophétie (Ml 3, 23): "Voici que je vais vous envoyer Élie, mon prophète, avant que n'arrive mon jour, grand et redoutable. Il ramènera le coeur des pères vers les fils et le coeur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d'anathème." Et pourtant, il ne l'a pas fait.

En outre, si l'on examine attentivement le contenu de ces deux passages, force est bien d'avouer qu'ils sont très différents. S'il est admissible qu'il s'agit bien du même personnage eschatologique (Messager=Élie), on ne peut cependant éviter l'impression qu'il pourrait bien s'agir de deux étapes différentes d'un même processus (22). Quoi qu'il en soit, Ml 3,1 rappelle plutôt Is 40, 3 ss: "Une voix crie: 'Dans le désert, préparez une route pour Y., tracez droit, dans la steppe, un chemin pour notre Dieu alors la gloire de Y. se révèlera et toute chair la verra'..".

Il pourra être utile de comparer les textes évoqués:

- Ml 3, 1 :
Voici que j'envoie mon messager
et il fraiera un chemin devant moi
et soudain il viendra dans son sanctuaire,
le Seigneur que vous cherchez (…)

Isaïe 40:3-5 :
Une voix crie:
dans le désert, frayez le chemin de Y., aplanissez, dans la steppe, une route pour notre Dieu (...)
et la gloire de Y. se révèlera
et toute chair, d'un coup, la verra,
car la bouche de Y. a parlé.

Il semble bien que l'Évangile selon Jean confirme notre hypothèse, puisqu'il place ce passage d'Isaïe dans la bouche même de Jean le Baptiste, lorsque celui-ci se rend à lui-même témoignage: "Ils lui dirent alors: 'Qui es-tu, que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que dis-tu de toi-même?' - 'Moi, dit-il [je suis la] 'voix de celui qui proclame : dans le désert: aplanissez le chemin Seigneur', comme l'a dit le prophète Isaïe'" (Jn 1, 22-23).

Toutefois, force est de reconnaître que les 'explications' auxquelles recourt Jésus pour 'expliquer' la mystérieuse 'identité' qu'il établit entre l'Élie qui doit revenir et Jean le Baptiste, ne sont pas de compréhension facile. Et mystérieux est bien le terme qui convient pour toute cette affaire. On dirait même que Jésus le ressent ainsi, voire qu'il le veut ainsi. "Et lui (Jean le Baptiste) si vous voulez m'en croire, il est cet Elie qui doit revenir. Que celui qui a des oreilles entende!" (Mt 11, 14-15)

Ce texte appelle deux remarques. Premièrement, qu'entend au juste Jésus, ou le rédacteur de ce texte, par cette remarque curieuse : "Si vous voulez m'en croire" (en grec : ei thelete dexasthai = mot à mot 'si voulez l'accepter, l'entendre ainsi'). Cette expression n'a aucun parallèle dans le Nouveau Testament, pas plus d'ailleurs - autant que nous sachions - dans l'Ancien. Il ne semble pas qu'il s'agisse d'une tournure idiomatique, dans le genre: "Amen, amen! je vous le dis", visant à renforcer ou à solenniser une déclaration. Il paraît certain que ce texte dit bien ce qu'il veut dire, à savoir: Il n'est pas facile de croire cela, c'est inouï, certes, mais c'est ainsi ; ou bien - et cela semble plus probable - C'est Élie, d'une certaine manière. La deuxième remarque vient d'ailleurs renforcer notre hypothèse. En effet, cette phrase mystérieuse est immédiatement suivie d'une expression - classique celle-là - et qui vaut la peine qu'on en examine l'usage habituel dans les Synoptiques: "Que celui qui a des oreilles entende!" (Mt 11, 15).
  • En Mt 13-9, l'expression conclut la parabole du semeur.
  • En Mt 13, 43, elle conclut l'explication aux disciples de la parabole de l'ivraie.
  • En Mc 4, 9, elle conclut la parabole du semeur.
  • En Mc 4, 23, elle conclut la parabole de la lampe.
  • En Lc 8, 8, elle conclut la parabole du semeur.
  • En Lc 14, 35, elle conclut la parabole du sel de la terre.
  • Il convient, en outre, de signaler que l'expression figure, à plusieurs reprises, dans l'Apocalypse (Ap 2, 7.11.17.29; 3, 6.13.22; 13, 9).
  • Enfin, l'origine et le sens profond de l'expression sont à chercher dans l'Ancien Testament, où elle signifie généralement que le Peuple de Dieu ne sait pas comprendre le message des prophètes, ni discerner, dans les mises en garde de ces derniers, la parole salvatrice de Dieu, (cf. entre autres: Dt 29, 3; Is 6, 10; Jr. 5, 21, etc.).
En tout état de cause, l'examen des six citations des Synoptiques, évoquées ci-dessus, révèle que l'expression étudiée constitue une sorte de sceau final stéréotypé, apposé le plus souvent aux paraboles (dans cinq cas, elle clôt la parabole et non son explication). Il semble donc bien que le but de celui qui utilisait ce leitmotiv, dans un tel contexte, était d'attirer l'attention de ses auditeurs sur le sens caché de la parabole; un peu comme s'il disait: Ne vous y fiez pas, le sens de mes paroles est beaucoup plus profond qu'il n'y paraît; mieux, il n'apparaîtra pas d'emblée à l'auditeur ordinaire, il y faut, si l'on peut dire, une oreille exercée, une ouïe spéciale.

Bref, l'emploi de cette formule, dans les Synoptiques, semble bien indiquer qu'il n'est pas question de comprendre les paroles qu'elle vient conclure, selon leur sens apparent. Il semble bien que Jésus ait été conscient de l'inadéquation flagrante entre ses prétentions messianiques et le manque criant des signes avant-coureurs traditionnels attendus par les Juifs comme attestant l'authenticité de la mission de tout candidat au titre de Messie. Tout se passe donc comme s'il voulait confirmer que ces signes étaient bien là (retour d'Élie précédant le Messie = avènement de Jean le Baptiste; remise de toutes choses en état = invitation au baptême de pénitence de Jean, etc.), tout en en accentuant le caractère de mystère et d'obscurité, dans le concret de l'histoire d'alors.

Cette impression est confirmée par le dialogue entre Jésus et ses disciples à propos du même problème, tel que nous le relatent deux des Synoptiques (Mt 17, 10-13 et Mc 9, 11-13) (23).

Nous sommes en plein coeur de la vie publique de Jésus, et non à ses débuts. Il est incontestable que les disciples croient en leur Maître; mieux, ils sont absolument subjugués. De surcroît, la scène à laquelle nous assistons se passe lors de la descente de la montagne où Jésus vient de se transfigurer devant eux et leur est apparu dans sa gloire future, accompagné des deux plus illustres phares du Judaïsme: Moïse et Élie! ... Et pourtant, un doute leur reste qu'il leur faut lever, et ils l'expriment ainsi: "Que disent donc les scribes, qu'Élie doit venir d'abord?..." (Mt 17, 10). Cette question ne doit pas nous surprendre outre mesure; elle était classique et, on peut bien le dire, inévitable. Elle nous révèle d'ailleurs, de façon éclatante combien grande était l'autorité de la Tradition orale conservée par les Scribes. En effet, malgré leur ferveur admirative pour Jésus, malgré les miracles et même cette extase récente causée par l'apparition glorieuse de Moïse et d'Élie, ces Juifs du peuple (ils n'étaient ni docteurs de la loi ni même particulièrement instruits, cf. Ac. 4, 13) se rangent, sans hésiter, derrière leur Tradition et 'demandent des comptes' à Jésus.

Il est également intéressant de noter qu'une fois de plus, Jésus se garde bien de déclarer nulle et non avenue la Tradition; il la confirme plutôt: "Oui, Élie doit venir et tout remettre en ordre…" (Mt 17, 11). C'est alors que nous en arrivons à son plus étrange et déconcertant argument. Après avoir confirmé la vérité de cette attente d'Élie comme précurseur du Messie, voici que Jésus affirme, sans hésiter: "Mais, je vous le dis: Élie est déjà venu, et ils ne l'ont pas reconnu, mais ils l'ont traité à leur guise. Et le fils de l'Homme aura de même à souffrir d'eux" (ibid. v. 12). Et l'Évangile d'ajouter, afin que nul n'en ignore : "Alors, les disciples comprirent que ses paroles visaient Jean le Baptiste" (Mt 17, 13).

Force est de reconnaître que cette interprétation de la Tradition représentait un tournant radical et osé, qu'aucun docteur de la Loi n'eût pu accepter sans preuves flagrantes. En effet, si la Tradition juive est unanime à attendre la venue d'Élie comme hérault du Messie, il n'y est rien précisé - que l'on sache - concernant le sort de ce précurseur. Après tout, appartenant encore au monde des vivants, il n'est pas exclu qu'Élie meure un jour. Donc, jusqu'ici, selon la technique d'interprétation juive du pesher (24), l'exégèse de Jésus pouvait s'avérer acceptable, bien qu'elle n'ait guère de support scripturaire (25). Mais là où les choses deviennent dures à entendre, c'est lorsque Jésus affirme que cet Élie-là, c'est Jean le Baptiste!...

Certes, n'est pas à exclure l'hypothèse qu'on se souvenait encore, dans l'entourage de Jésus, et ailleurs, de la naissance miraculeuse du Baptiste, et surtout de l'étrange prophétie de son père, le prêtre Zacharie: "Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut, car tu précéderas le Seigneur, pour lui préparer les voies..." (Lc 1, 76).

Cependant, tout cela ne permet guère d'oser affirmer l'identité Jean le Baptiste = Élie. Mais il y a plus grave encore: Jésus prédit destin personnel qui sera - selon ses dires - à l'image même de celui de son précurseur, c'est-à-dire la mort violente!...

Avant même d'essayer d'y voir plus clair dans toutes ces étrangetés, il convient d'examiner le passage correspondant du synoptique Marc, que voici:

"Et ils lui posèrent cette question: 'Pourquoi les scribes disent-ils qu'Élie doit venir d'abord?' Il leur dit: 'Oui, Élie doit venir d'abord et tout remettre en ordre et cependant, comment est-il écrit du Fils de l'Homme qu'il doit beaucoup souffrir et être méprisé?' - Eh bien! que je vous le dise: Élie est déjà venu, et ils l'ont traité à leur guise, comme il est écrit de lui." (Mc 9, 11-13).

En substance, Marc dit la même chose que Matthieu: Élie est déjà venu, c'est Jean le Baptiste; et le Messie Jésus aura le même sort que lui. Toutefois, le parallèle entre l'échec et le martyre des deux personnages est beaucoup plus accentué et constitue comme le pivot autour duquel gravite toute la conception, que se fait Jésus, du rôle d'Élie et de celui du Messie, dans une réinterprétation, aussi inattendue que souverainement autoritaire, de toute la Tradition, dont lui-même, en tant que candidat-Messie, prétend se réclamer.

Un autre élément - capital, mais sur lequel, malheureusement, nous ne pouvons pas nous étendre, faute de parallèles -, est cette affirmation, tranquille mais surprenante, qu'il existe une tradition scripturaire concernant le sort tragique d'Élie = Jean le Baptiste: "Comme il est écrit de lui" (26).

Nous nous concentrerons ici sur la tournure rédactionnelle de la phrase-clé de ce passage: "Et, cependant, comment est-il écrit du Fils de l'Homme qu'il doit beaucoup souffrir et être méprisé?" Déjà, le style interrogatif doit attirer notre attention. Il ressortit à ce genre rhétorique de la question oratoire que l'orateur profère, non pour interroger, dans l'attente d'une réponse éclairante, mais pour mettre l'interlocuteur dans l'embarras ou bien pour faire éclater aux yeux de l'auditoire la contradiction flagrante ou la faiblesse du propos de celui contre lequel le discours est dirigé, le «comment est-il écrit» (en grec : pôs gegraptai) signifie à peu près: comment se fait-il, ALORS, qu'il est écrit?... L'argumentation de Jésus semble pouvoir être résumée à peu près en ces termes: Il est clair que nous avons, dans l'Écriture, des prophéties concernant un Messie souffrant et rejeté. De surcroît, il y a des textes(?) scripturaires qui commentent les souffrances d'Élie, donc, si vous conservez le schéma traditionnel, à savoir : Élie, tourbillon de feu, venant à la Fin des Temps frapper les méchants, ravager les impies, et ramener le Peuple Juif à sa Thora et à son Dieu, bientôt suivi du Messie triomphant, qui achève la besogne et établit son règne dans la Gloire, si vous conservez ce schéma optimiste (quoique réellement inscrit dans les Écritures), en faisant abstraction de textes concernant les mêmes personnages et les mêmes événements, mais cette fois prédits sous des couleurs sinistres et tragiques, vous évacuez le mystère, vous choisissez dans l'Écriture ce qui vous arrange, bref, vous vous bouchez les yeux et les oreilles pour ne pas comprendre que moi, aujourd'hui, j'accomplis, en ma personne, cet aspect difficile à admettre, mais réellement prédit dans les Écritures, de l'accomplissement des Temps Messianiques.

A ce stade, nous prendrons bien garde de ne pas tomber ici dans l'analyse théologico-spéculative, qui n'est, en aucun cas, l'objet de ce travail. Contentons-nous donc de constater que l'examen des textes nous révèle un phénomène indéniable: les Synoptiques n'ont peut-être pas compris le langage de Jésus, mais ils ont rapporté, aussi fidèlement que possible, ses paroles sur ce point difficile. En effet, si leur intention avait été de prouver, de manière irréfutable, l'identité Jean le Baptiste = Élie, ils se seraient bien gardés de conserver ces logia difficiles, apparemment contradictoires, voire scandaleux, pour ne retenir que les affirmations tranchées: "Il est cet Élie qui doit venir", sans le "si vous voulez bien le comprendre", ni le "qui a des oreilles ..."; et, bien entendu, sans la terrible interrogation: "et cependant comment est-il écrit du Fils de l'Homme qu'il doit beaucoup souffrir et être méprisé? ..."


b) La dénégation de Jean le Baptiste

Nous en arrivons maintenant au point le plus délicat de cette délicate affaire. Nous avons vu que, déjà dans les Synoptiques, l'identification Élie = Jean le Baptiste ne va pas tellement de soi, et que les difficultés rédactionnelles et les obscurités exégétiques sont de taille. Or, quand nous arrivons à l'Évangile selon Jean, la confusion est totale.

Cette fois, plus de clair-obscur, ni d'ambiguïté; c'est de la bouche même du Baptiste que tombe le verdict, en réponse à la question des envoyés des prêtres et des lévites: "Es-tu Élie?" Il répond:" Je ne le suis pas." (Jn 1, 21); pire, il n'est même pas "le prophète" (1, 21), et il va de soi qu'il n'est pas "le Messie" (Jn 1, 20).

En quelques lignes, cet Évangile brise irrémédiablement toutes les exégèses, toutes les plus brillantes constructions théologiques. Le spécialiste chrétien du Nouveau Testament peut bien se récrier: Mais Jean n'est pas un Synoptique! Il n'osera pourtant pas déclarer irrecevable et non canonique son texte, et non inspiré son message.

Cependant, avant de tirer des conclusions de cette fin de nonrecevoir apparemment irrémédiable, il convient de replacer les choses dans leur contexte, et d'essayer de dégager l'image-type de Jean le Baptiste, dans l'Évangile selon Jean.

On sait que cet écrit diffère beaucoup des Synoptiques, tant par le style que par le contenu (on l'a qualifié de 'théologique', à cause de la part importante qui est faite aux considérations, aux discours, bref, à l'approfondissement doctrinal de l'enseignement de Jésus). Toutefois, il n'est ni de notre compétence ni du ressort de ce travail, de nous attarder à cette dimension. Nous nous contenterons donc d'analyser sommairement l'insertion 'rédactionnelle' de Jean le Baptiste dans l'Évangile de Jean; ceci afin de mieux comprendre comment la communauté primitive qui a contribué à la rédaction de cet écrit, comprenait le rôle et la typologie du Précurseur.

Après son fameux prologue "Au commencement était le Verbe", qui est comme le Bereshit (Genèse) de cet évangile, vient 'le témoignage de Jean'. Ce n'est certainement pas par hasard que le rédacteur l'a placé tout au début de cet évangile. Après l'affirmation de la préexistence éternelle de Jésus en tant que Verbe, vient celle de la messianité de l'Homme Jésus, dont Jean le Baptiste est le Précurseur parfait.

"Moi je baptise dans l'eau. Au milieu de vous il est quelqu'un que vous ne connaissez pas, celui qui vient après moi, dont moi je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale." (Jn 1, 26-27).

"Voici l'agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. C'est de lui que j'ai dit: 'Il vient après moi un homme qui est passé devant moi, parce qu'avant moi il était'. Et moi, je ne le connaissais pas; mais c'est pour qu'il fût manifesté à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau ( ... ) J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'avait dit: celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est lui qui baptise dans l'Esprit-Saint. Oui, j'ai vu et j'atteste que c'est lui l'Élu de Dieu" (Jn 1, 29-34).

Cet évangile introduit donc Jésus, sur la foi du témoignage du Précurseur. Ce dernier semble n'être là que comme le choeur antique, ou le récitant des tragédies classiques, dont tout le rôle est d'exalter les vertus et le destin hors série du personnage central de la pièce.

Par contre, en Jn 3, 22 ss, le ton change; c'est 'l'ultime témoignage de Jean' (27). Les disciples du Baptiste se scandalisent de ce que les adeptes de Jean passent à un autre Rabbi, en l'occurrence: Jésus. Tout se passe comme si Jean avait formé une communauté et la transmettait humblement au Maître, comme le berger remet le troupeau à son propriétaire légitime. Et voici ses propres paroles: "Nul ne peut rien s'attribuer, qui ne lui soit donné du ciel. Vous-mêmes vous m'êtes témoins que j'ai dit: 'Je ne suis pas le Christ, moi, mais je suis envoyé devant lui.' Qui a l'Épouse est l'Époux; mais l'ami de l'époux, qui se tient là et qui l'entend, est ravi de joie à la voix de l'époux. Voilà ma joie: elle est maintenant parfaite. Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse..."

La suite du texte montre clairement que, de ce témoignage du Baptiste, sans doute authentique dans son noyau, le rédacteur glisse sans hésitation vers le discours doctrinal: "Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous; celui qui est de la terre est terrestre et parle en terrestre. Celui qui vient du ciel témoigne de ce qu'il a vu et entendu mais, son témoignage, nul ne le reçoit. Qui reçoit son témoignage certifie que Dieu est véridique. Celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, qui lui donne l'Esprit sans mesure. Le Père aime le Fils, il a tout remis en sa main. Qui croit au Fils a la vie éternelle; qui refuse de croire au Fils ne verra pas la vie; la colère de Dieu pèse sur lui." (Jn 3, 31-36).

Tout ce développement, absolument étranger au 'noyau historique' ou 'événementiel' cité plus haut, trahit incontestablement l'intention doctrinale. On peut même y distinguer, en filigrane, une controverse avec les Juifs, voire, peut-être, avec ceux que les Evangiles appellent "les disciples de Jean", c'est-à-dire ceux des Juifs qui avaient reçu son baptême et fait pénitence de tout leur coeur, mais n'avaient pas (encore) connu ou reconnu Jésus et ses Apôtres, ainsi que l'attestent les textes suivants:

(Jésus dit à propos de Jean et de son ministère) "Tout le peuple qui l'a écouté et les publicains eux-mêmes ont donné raison à Dieu en recevant le baptême de Jean, mais en ne se faisant pas baptiser par lui, les pharisiens et les légistes ont rendu vain pour eux le dessein de Dieu." (Lc 7, 29-30) (28).

"Un juif nommé Apollos, originaire d'Alexandrie, était arrivé à Éphèse. C'était un homme éloquent, versé dans les Écritures. Il avait été instruit de la voie du Seigneur et, dans la ferveur de son âme, il prêchait et enseignait avec exactitude ce qui concerne Jésus, bien qu'il connût seulement le baptême de Jean ( ... )" (Ac 18, 24 ss).

"( ... ) (Paul) trouva (à Éphèse) quelques disciples, et leur dit: 'Avez-vous reçu l'Esprit Saint quand vous avez embrassé la Foi?' Ils lui répondirent: 'Mais, nous n'avons même pas entendu dire qu'il y a un Esprit Saint!' Et lui: 'Quel baptême avez-vous donc reçu?'. 'Le baptême de Jean', répondirent-ils. Paul dit alors: 'Jean a baptisé d'un baptême de repentance, en disant au peuple de croire en celui qui viendrait après lui, c'est-à-dire en Jésus'. A ces mots, ils se firent baptiser au nom du Seigneur Jésus et quand Paul leur eut imposé les mains, l'Esprit Saint vint sur eux et ils se mirent à parler en langues et à prophétiser »(Ac 19, 1 ss).

De cet examen sommaire, il semble ressortir clairement que l'Évangile de Jean n'est pas concerné par le problème de l'identité Jean le Baptiste = Élie. Pour lui, il est évident que Jean le Baptiste est le Jean historique. On sent, dans la rédaction, l'élaboration théologique: le Baptiste y est présenté comme l'envoyé qui précède le Messie. Contrairement à Matthieu, Luc et Marc, aucune allusion, chez Jean, à la prophétie de Malachie, ni même à Élie (sauf la dénégation de Jean le Baptiste: "je ne suis pas Élie"). Et ce n'est certainement pas un hasard si le texte prophétique expressément mis dans la bouche de Jean par notre Évangéliste, n'est pas celui de Ml 3, 1 (29), où, pourtant, il est aussi parlé de messager et de préparation des voies du Seigneur, mais celui d'Is 40, 3. A notre avis, ce point mériterait un examen spécial - qu'il n'est pas question de réaliser dans le cadre du présent travail. Il semble, en effet, que l'on puisse déceler, dans la Tradition de la primitive Église, deux courants typologiques principaux concernant le retour d'Élie et l'avènement du Messie. Le premier d'entre eux est plus apocalyptique - plus Juif même, peut-on dire - par son insistance sur l'apocatastase, le retour de l'Élie historique, le maintien de l'espérance du rassemblement des Tribus et du rétablissement du Royaume d'Israël ; il se reflète surtout dans les 3 Synoptiques et dans les Actes. Le second courant est plus tardif, plus élaboré; on peut bien le qualifier de théologique et de chrétien, voire d'ecclésial. Il se reflète en Jean, écrit tardif, d'où semblent exclus tous les aspects messianiques et eschatologiques juifs traditionnels; et au travers duquel on perçoit une communauté chrétienne venue, dans sa majorité, de la Gentilité, vivant en dehors de la Terre Sainte et pour laquelle il est indéniable que le 'schisme' entre le Judaïsme et la Chrétienté naissante est déjà consommé et reconnu comme irréversible.


III. SYNTHÈSE


Dans les analyses qui ont précédé, nous nous sommes attaché à passer au crible toutes les allusions des Évangiles à une identité possible: Jean le Baptiste = Élie. Il est ressorti de cet examen à tout le moins une certitude négative: on ne saurait raisonnablement prêter à cette typologie étrange un caractère rédactionnel orienté. En d'autres termes, si elle poursuivait un but apologétique visant à trouver à tout prix à son Messie-Jésus souffrant et mourant, un Élie = Jean le Baptiste voué au même sort, il n'est pas concevable que la première Communauté chrétienne ait pu commettre une si grande erreur que celle qui consiste à laisser se côtoyer de telles contradictions apparentes, de telles obscurités, à propos d'une Tradition si importante pour authentifier l'identité et le rôle messianiques de Jésus.

Comme dit plus haut, force est d'admettre que ces rédactions malhabiles ou contradictoires (selon qu'on voudra les qualifier de telle ou telle façon) semblent témoigner en faveur d'une transmission fidèle de paroles, ou - à tout le moins - de diverses conceptions concernant l'identité mystérieuse Jean le Baptiste = Élie.

Comme dit plus haut également, force nous est bien d'adopter le qualificatif de 'mystérieux' pour caractériser une telle identification. En effet, elle pose bien des problèmes, et si nous avons, à plusieurs reprises, employé le terme de 'typologique' pour la qualifier, ce n'est là qu'une approche sémantique malhabile, faute de vocabulaire adéquat. Il faudrait créer une expression particulière, voire un néologisme, pour caractériser une telle typologie où ce n'est plus le passé qui est type et figure de l'avenir, mais le présent qui réalise historiquement une prophétie, sans en épuiser les possibilités typologiques, mais en en laissant, au contraire, l'accomplissement plénier comme suspendu dans un avenir eschatologique. J'oserais risquer l'étrange expression suivante: typologie redondante. En effet, nous avons la situation bizarre que voici: Jean le Baptiste est le type de la venue eschatologique d'un prophète qui l'a précédé et qui reviendra, mais comme il réalise, dans une certaine mesure et par avance, ce que ce prophète (Élie) réalisera en plénitude à la Fin des Temps, Jean le Baptiste devient lui-même le type de cet Élie passé et à venir!...

Et, à ce stade, une analogie s'impose avec beaucoup de force : n'est-ce pas, à peu de chose près, le cas de Jésus? En effet, ce dernier prétend accomplir les promesses concernant le Messie typologique David, qui l'a incontestablement précédé dans le temps, tout en étant lui-même (Jésus) le type de soi-même: en tant que Fils de l'Homme glorifié qui reviendra sur les nuées du Ciel.

Certes, il ne faudrait pas trop presser les ressemblances car, au regard de la Foi chrétienne, les différences de nature et de fonction entre les deux personnages, sont énormes. Pour le chrétien, Jésus est l'incarnation du Verbe éternel du Père, et son accomplissement du destin messianique, typologisé par David, est total et parfait, son retour (ou sa 'venue') dans la gloire n'étant, somme toute, que le point culminant d'un chef-d'oeuvre déjà accompli dans le mystère de l'échec apparent de sa mort, transformée en victoire éternelle par une résurrection, considérée comme le dogme essentiel de la foi chrétienne. Toutefois, notre but, ici, n'est point la théologie de l'Église, mais l'analyse historico-littéraire d'une conception religieuse née dans le cœur d'un adepte fervent du Judaïsme, d'où est issue une communauté de foi, profondément différente, dans son expression concrète historique, de la religion dont elle a recueilli l'héritage, laquelle n'y voit tout au plus qu'un fruit bâtard scandaleux qu'elle renie farouchement.

Il convient donc, sans vouloir outrepasser le cadre et le but de cet exposé, ainsi que nos limites propres, de chercher à discerner sur quel terreau a bien pu germer une si étrange conception, ou, plus exactement, ce qui a bien pu motiver un Juif pieux et mystique à lire sa propre histoire humaine et celle de son cousin Jean, à la lumière incompréhensible d'une typologie inouïe et - il faut bien l'avouer scandaleusement inacceptable pour sa génération et sa Tradition religieuse.

Incontestablement, Jésus s'est cru le Messie attendu par Israël; mieux, il s'est considéré comme né de Dieu, tout en étant issu du sein d'une femme juive. De la même manière, il a vu, dans les événements qui le concernaient, la réalisation en germe de l'Eschatologie apocalyptique qu'il plaçait à la fin de l'Histoire. Par conséquent, dans ce contexte, il était 'logique' que fussent réinterprétés par lui, sous un aspect prophético-typologique, non seulement les événements marquants de sa propre existence, mais également ceux de certains personnages liés à son destin. C'est le cas, par exemple, des douze apôtres - qui préfigurent les chefs des douze tribus (qu'Élie doit justement rétablir, à la Fin des Temps! ...) (30) - et, bien entendu, celui de Jean le Baptiste - qui accomplit si merveilleusement, dans le mystère, la prophétie étrange d'Is 40, 3-5: "Une voix crie: Préparez dans le désert une route pour Y. alors la gloire de Y. se révélera et toute chair la verra ..."

Il semble bien que Jésus, dans la conscience qu'il avait de sa messianité et de sa divinité, se soit considéré comme désigné, de façon nette, dans ce texte d'Isaïe. A lui, le Verbe, convenait parfaitement le titre de "gloire de Y.", et c'était bien lui, en vérité, que "toute chair avait vu". Cette typologie avait, de plus, le grand avantage de son ambiguïté: cette "gloire de Y.", il n'était pas dit qu'elle doive se manifester de façon éclatante!... Le texte convenait donc à un Messie inconnu, humblement manifesté dans la chair, tout en gardant, à l'état potentiel, sa puissance apocalyptique et eschatologique, qui prendrait sa pleine dimension lors de la consommation des siècles, lorsque, enfin manifesté dans la Gloire, le Fils de l'Homme reviendrait sur les nuées du Ciel. Dans ces conditions, Jean le Baptiste tenait à merveille le rôle de cette "voix" qui invite à frayer la voie à Dieu. Il n'était pas Élie, mais il en avait la voix et l'esprit; en outre, typologiquement, il pouvait être qualifié d'Élie car, dans des circonstances analogues, et en plénitude, à la Fin des Temps, ce dernier viendrait accomplir, à l'échelle universelle, ce qu'il avait lui-même, jadis, réalisé en germe, au Mont Carmel, et ce que Jean le Baptiste était venu préfigurer de son rôle eschatologique de Tishbite - "ramener à Dieu, un peuple bien disposé" (31).

Si l'on se penche maintenant sur la rédaction ou, si l'on préfère, sur la «Tradition écrite» de cette conception du rôle de Jean le Baptiste, telle que la proclame Jésus, on peut distinguer, grosso modo, deux courants. L'un se réclame de la prophétie de Malachie 3 et c'est celui des trois Synoptiques (Matth. 11: 7-15; 17: 10-13; Marc 9, 11-13; Luc 1- 15-17). L'autre courant se reflète dans l'Évangile de Jean. Comme nous l'avons remarqué plus haut (32), le texte (mis dans la bouche de Jean le Baptiste lui-même) sur lequel s'appuie l'évangéliste pour caractériser la mission de Précurseur du Baptiste est Isaïe 40, 3, où il n'est pas question d'Élie (33).

On conclura en constatant que le fait remarquable d'une double tradition exégétique chrétienne, à propos du Précurseur du Messie (l'une voyant en lui le type de l'Élie eschatologique, l'autre celui du Hérault anonyme, la "Voix qui crie", venant préparer les voies de Dieu par un appel à la conversion de son Peuple), témoigne de la vitalité de cette croyance, trop vite qualifiée de 'populaire' par certains critiques. Cette dualité de traditions, loin de constituer une contradiction insurmontable, prouve au contraire, par un argument a contrario péremptoire, que ce thème d'Élie =Jean le Baptiste n'a aucun caractère rédactionnel apologétique. Et la dénégation énergique du Précurseur lui-même: "Je ne suis pas Élie!", fidèlement rapportée par l'Évangile de Jean, laisse complet le mystère d'une eschatologie, que trop de commentateurs chrétiens, tant anciens que modernes, ont voulu voir totalement réalisée, du vivant de Jésus, alors que les textes eux-mêmes, dans leur obscurité et leurs contradictions apparentes, nous invitent à la considérer comme encore en marche vers son accomplissement futur historique, lors du pléroma tôn kairôn (plénitude des temps), dont a parlé Jésus lui-même (34).

© Menahem Macina

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Addendum (mai 1986)

Depuis la rédaction de cet article, un élément qui, inexplicablement, m'avait échappé, m'est apparu avec une telle clarté, que rétrospectivement, j'ai honte de n'y avoir pas pensé plus tôt.

Je veux parler du récit, dit de la 'transfiguration', qui relate l'apparition d'Elie et Moïse, dont bénéficièrent trois Apôtres, et au cours de laquelle le corps de Jésus changea d'aspect (methemorfôtè), se revêtant d'une lumière de gloire surnaturelle. Les trois synoptiques relatent la scène de manière presque identique, à quelques variantes près (Mt 17, 3ss ; Mc 9, 4ss ; Lc 9, 30ss).

L'événement se situe apparemment peu de temps avant le dénouement tragique de la mission de Jésus. Il y a beau temps que Jean le Baptiste est mort.

A ce jour, sauf erreur, nul - qu'il soit bibliste, prédicateur, ou simple fidèle - n'a osé affirmer que le prophète Elie, ainsi apparu en gloire aux côtés de Moïse et de Jésus, pour l'heure transfiguré, était Jean le Baptiste.

CQFD.

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NOTES


* Le présent article est une version modifiée et améliorée de celle qui est parue sous le titre "Jean le Baptiste était-il Elie ? Examen de la tradition néotestamentaire », dans Proche-Orient Chrétien (POC), t. XXXIV (1984), pp. 209-232. Il constitue la première partie du dyptique consacré, par M.R. Macina, à l'étude du rôle eschatologique d'Élie. (Voir aussi l'article intitulé “Le rôle eschatologique d'Élie le Prophète dans la conversion du peuple juif”, POC XXXI (1981), pp. 71-99, paru antérieurement, pour des raisons techniques, (ci-après : Rôle eschatologique d'Élie). Précisons qu'on ne trouvera pas ici un 'état de la question' concernant Élie et son rôle eschatologique, ni même une bibliographie détaillée sur le sujet. Voici, toutefois, quelques indications bibliographiques: Élie le Prophète, Études Carmélitaines, 2 tomes, Desclée de Brouwer, Paris 1956. A. Wiener, The Prophet Elijah in the development of Judaism, London 1978. M. Stone, J. Strugnell, The Books of Elijah, Scholar Press, 1979. Et surtout Soeur Eliane Poirot, o.c.d., Les prophètes Elie et Elisée dans la littérature chrétienne ancienne, Collection Monastica, Brepols, Abbaye de Bellefontaine (Belgique), 1997, 643 pages. Signalons enfin un certain nombre d'articles intéressants, sur Élie, dans la Revue des Relations Judéo-Chrétiennes, S.I.D.I.C. (Éd. Française), Paris, 1984, Vol. XVII, No. 2-3.

(1) L'explication traditionnelle et - il faut bien l'avouer - la plus plausible est fournie par la Bible de Jérusalem, à propos de 1 R 17, 1, en ces termes: «La sécheresse doit punir l'établissement du culte de Baal».
(2) Talmud de Babylone, Sanhedrin 113a (La traduction française est celle du grand rabbin I. Salzer, dans La Guemara. Le Talmud de Babylone traduit par les membres du Rabbinat Français, édit. Keren hasefer ve-halimoud, Paris, 1974, p. 570). Il existe une autre explication à cette attitude implacable d'Elie, elle est rapportée dans le Sefer Tanya, éd. de Mantoue de 1514, attribué à Rabbi Yehiel, fils de Yequtiël Anaw (XIIIe-XIVe s.) : "Il est d'usage, pendant la cérémonie de la circoncision, de préparer un siège pour le prophète Elie, qu'on appelle l'Ange de l'Alliance; cela parce que, au temps où le royaume de David était divisé (royaume d'Israël au Nord, royaume de Juda au Sud), le royaume du Nord transgressait le précepte de la circoncision et que le prophète Elie, pris d'un zèle ardent, demanda au Ciel de ne faire tomber ni rosée ni pluie sur terre..." (Voir Nellon Pavoncella, "Le Prophète Elie dans la liturgie juive", revue du SIDIC, vol. XVII, n° 2, 1984, p. 8).
(3) Talmud de Jérusalem, Sanhedrin, ch. 10, halacha 2.
(4) Midrash Pesikta Rabbati, ch. 4. Édition M. Friedmann, Vienne (réimpression Tel-Aviv, 1963, p. 13).
(5) Talmud de Babylone, Mo'ed Qatan 26a.
(6) Targum de Palestine (add. 27031), sur Dt 30, 4. Traduction R. Le Déault, Targum du Pentateuque T. IV, Deutéronome, Paris 1980, p. 267.
(7) Midrash Tehillim (Shoher Tov) sur le Ps. 43. Édit. Buber, Vilna, 1891, reproduction anastatique H. Wegshel, Jérusalem, 1977, p. 267. Sur la question de l'appartenance d'Élie à la tribu sacerdotale, voir: Rôle eschatologique d'Élie, op. cit. , pp. 74, 75, 77, et note 18. Il convient cependant de rappeler que la Tradition Juive est loin d'être unanime sur la question de l'origine tribale d'Élie, comme en témoigne ce texte du midrash Bereshit Rabba, ch. 71, 11 (édit. Theodor Albeck, Jérusalem 1965, t. II, pp. 834-835): «Un jour nos maîtres eurent une divergence d'opinions concernant (Élie). Les uns disaient: il est de (la tribu de) Gad, les autres: de Benjamin. (Alors, Élie) apparut devant eux et leur dit: Messieurs, pourquoi êtes-vous divisés à mon sujet? Je fais partie des descendants de Rachel.» Voir aussi Bereshit Rabba 99, 11 (ibid., t. III, p. 1282); Sifrei Dvarim, Piska 345 (Édit. L. Finkelstein, Siphre ad Deuteronomium, Berlin, 1939, 2e édition du Jewish Theological Seminary of America, N. Y., 1969, p. 417); et Midrash Bereshit Rabbati (de Moïse le Prédicateur, XIe siècle), Édit. Ch. Albek, Mekize Nirdamim, Jérusalem 1940, sur Gn 49, 19, p. 245 et notes. Rappelons, pour mémoire, que les Manuscrits du Désert de Juda témoignent de la présence future, à la droite du Messie, d'un prêtre (cf. Za 6, 13). Ce prêtre étant d'ailleurs supérieur à lui (Règle de la Congrégation 11, 11 ss). Autre question connexe: celle du problème des «deux Messies». La recherche en a assez largement traité. On se contentera de renvoyer à la synthèse de E. M. Laperrouzaz, dans L'attente du Messie en Palestine, Paris 1982, pp. 120 ss et notes.
(8) Concernant le même défaut chez Élie, voir la jolie légende rapportée dans le Talmud de Babylone, Sanhedrin 113a, b. «Rabbi Yossé de Sepphoris a exposé : le 'père' Élie était coléreux (plus exactement: 'rancunier'). Or, le prophète Élie avait l'habitude de venir chez lui (chaque jour pour étudier), et il s'est abstenu de venir pendant trois jours. Quand il est revenu, (Rabbi Yossé) lui a dit : pourquoi n'es-tu pas venu? - Tu m'as traité de coléreux, lui a-t-il répondu. - Il lui a dit: voilà justement qui nous montre que tu es coléreux» (Traduction I. Salzer, op. cit. , voir ci-dessus n. 2).
(9) Voir, par exemple, Mt 17, 10-13 (= Mc 9, 11-13); Mt 1l, 7-15 et cf. Lc 1, 15-17.
(10) Pour un examen plus attentif du contenu, on voudra bien se reporter aux textes examinés, dans leur langue originale. Il suffira de faire observer qu'en Luc, on a la forme verbale epistrephei comme en Siracide 48, 10, alors qu'en Ml 3, 23 (Septante), on a apokatastêsei.
(11) Cf. Dt 18, 15.19. Le passage de Ac 3, 22 ss semble affirmer que Jésus a accompli cette prophétie de Moïse. Mais il s'agit vraisemblablement d'un sens 'accommodatice' *, Jésus n'étant pas considéré comme un prophète, dans la tradition chrétienne, mais comme le Messie et le propre Fils de Dieu. Pour mémoire, voici le passage dans son intégralité (Dt 18, 15-22) :
"Y. ton Dieu suscitera pour toi, du milieu de toi, parmi tes frères, un prophète comme moi, que vous écouterez. C'est cela même que tu as demandé à Y. ton Dieu, à l'Horeb, au jour de l'Assemblée: 'Pour ne pas mourir, je n'écouterai plus la voix de Y. mon Dieu et je ne regarderai plus ce grand feu', et Y. me dit: 'Ils ont bien parlé. Je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète semblable à toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Si un homme n'écoute pas mes paroles, que ce prophète aura prononcées en mon nom, alors c'est moi-même qui en demanderai compte à cet homme. Mais le prophète qui dira en mon nom, de manière arrogante, une parole que je n'ai pas ordonné de dire, et qui parlera au nom d'autres dieux, ce prophète mourra.' Peut-être vas-tu dire en ton coeur: 'Comment saurons-nous que cette parole, Y. ne l'a pas dite?' Si ce prophète a parlé au nom de Yahvé, et que sa parole reste sans effet et ne s'accomplit pas, alors Y. n'a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec arrogance. Tu n'as pas à le craindre." A moins d'isoler de son contexte le passage cité par Ac 3, 22-23 = Dt 18, 18-19), il semble évident que ce passage du Deutéronome est d'interprétation délicate. En effet, même en supposant que les deux versets évoqués par le Livre des Actes constituent une prophétie mystérieuse du rôle de Jésus, il faudra bien tenir compte également de la suite du passage du Deutéronome (Dt 18, 20), qui évoque la possibilité que ce (?) prophète, ou un autre, prévarique et soit mis a mort. Et les deux derniers versets de ce chapitre du Deutéronome (Dt 18, 20-21), loin de dissiper l'ambiguïté du passage, l'accentuent, au contraire. En effet, le 'signe' que donne Moïse pour démasquer ce prophète prévaricateur - le non-accomplissement de la prophétie - eût été fatal à plusieurs authentiques prophètes dont les paroles ne s'accomplirent souvent qu'a posteriori, et parfois bien après la mort du prophète (c'est le cas de Michée dont le ministère eut lieu entre 739 et 687 environ, et qui prophétisa, plus d'un siècle à l'avance, la chute de Jérusalem).
(12) Sans que l'on puisse, ici, s'attarder sur ce détail important, il est intéressant de noter que l'Apocalypse a retenu cette imagerie: "Mais je donnerai à mes deux témoins de prophétiser pendant 1260 jours, revêtus de sacs. Ce sont les deux oliviers et les deux flambeaux qui se tiennent devant le maître de la terre» (Ap 11, 3-4).
(13) Voir, ci-dessus, n. 7, ce qui est dit de l'origine sacerdotale d'Élie.
(14) Yalkut Shimoni, 2e partie sur Malachie, ch. 3, Remez 595. Édition Levine-Epstein, Jérusalem, 1967, T. 11, p. 876. Voir aussi M. R. Macina, Rôle eschatologique d'Élie op. cit. , pp. 73 et ss.
(15) Yalkut Shimoni, 1ère partie, sur Exode ch. 34, Remez 397, même édition T. I, p. 236.
(16) Midrash Pesikta Rabbati, édit. M. Friedmann, Vienne 1880, Parasha Vayiqab EHahu, ch. 4 (Réimpression Tel-Aviv 1963) p. 13.
(17) Midrash Tanhuma Haqaddum, Parasha Miqets, 17 (édition S. Buber, 1883, T. 1, p. 203, qui suit Bereshit Rabba 92, 2. Voir note 18, ci-dessous). Le Sambatyon est un fleuve légendaire qui sépare du monde une région mythique où sont censés survivre les descendants des 10 tribus perdues du Royaume du Nord (voir Bereshit Rabba 73, 6). On trouvera un excellent résumé de cette tradition, avec références aux sources, dans l'article «Ten lost Tribes» de l'Encyclopaedia Judaica, Jérusalem, 1972 (1974), T. 15 col. 1003-1006.
(18) Bereshit Rabba 92, 2. Édit. Ch. Albek, Jérusalem, 1965, T. III, p. 1140.
(19) Il vaudrait mieux traduire: 'restituer... à Israël'.
(20) Ce dernier texte nous paraît précieux, car il attribue aux Douze l'attente du Messie (l'espérance) et voit, en Jésus, l'accomplissement de cette espérance. Or, Paul parle de longues années après la mort de Jésus, et il ne considère pas les 12 tribus comme une image allégorique.
(21) En hébreu: Malakhi (= Malachie) qui veut dire 'mon messager', ou 'mon ange' - les anges étant considérés, dans l'Ecriture, comme les messagers de Dieu.
(22) C'est-à-dire une allusion mystérieuse aux deux 'venues' du Christ.
(23) Un coup d'oeil sur les synopses, tant grecques que françaises illustrera, mieux que toute analyse, la nature des parallèles et des variantes. Voir, pour le grec: Synopsis quattuor Evangeliorum, éd. K. Aland, Stuttgart 1976 (9e éd.), p. 239; et, pour le français: Synopse des quatre Évangiles, de P. Benoît et M. É. Boismard, Paris, 1969, p. 155.
(24) Particulièrement chère aux membres de la secte du Désert de Juda (Qumran), c'est une relecture actualisante des Écritures à la lumière des événements contemporains, censés réaliser le sens caché des textes sacrés qui les prophétisaient mystérieusement.
(25) Du moins en Matthieu, car, en Marc, comme nous le verrons plus loin, il semble que ce soit le cas.
(26) Il est à regretter que nous ne sachions pas à quel passage (scripturaire, apocryphe?) fait allusion le rédacteur de l'évangile. Faut-il y voir l'une de ces 'falsifications' malintentionnées, que certains auteurs chrétiens, depuis les débuts de l'Église, accusent les Juifs d'avoir réalisées, afin de priver de support les prétentions messianiques de Jésus et du Christianisme?... De fait, déjà Justin Martyr (IIe siècle) accuse les Juifs d'avoir retranché des passages de l'Écriture (Dialogue avec Tryphon, LXXI-LXXIII, 134). De même, Origène (IIIe siècle), dans sa Lettre à Jules l'Africain (voir PG 11, col. 45-86). Eusèbe de Césarée, à son tour, exprime, en s'appuyant précisément sur Justin, la même opinion en ces termes: «(Justin) cite également certaines paroles des prophètes et convainc Tryphon que les Juifs les ont retranchées de l'Écriture» (Eusèbe, Histoire Ecclésiastique IV, 18, 8, trad. G. Bardy, S.C. 31, 1978, p. 197). On retrouve l'accusation, dans l'Église syriaque, et précisément sous la plume de Philoxène de Mabbug (fin du Ve, début du VIe siècle), cité par Moïse bar Kêpà dans son Introduction aux Psaumes: «La version des LXX étant faite longtemps avant l'apparition de Notre-Seigneur, par les soins de Ptolémée roi d'Égypte, les Juifs n'eurent ni raison, ni prétexte pour être mus par envie (à corrompre le texte), tandis que, dans les autres versions, les passages semblables ( = typiques = prophétiques) sont corrompus par l'envie des Juifs» (J. M. Vosté, «L'Introduction de Moge bar Képà», dans Revue Biblique 38 (1929), p. 227). Tout ceci n'est, bien entendu, qu'un bref échantillon de ces accusations, qui seront reprises inlassablement, au cours des siècles, par les docteurs et écrivains chrétiens.
(27) Pour reprendre les termes de la Bible de Jérusalem à cet endroit.
(28) On notera, sans s'y attarder, que certains pharisiens, et même des Sadducéens, sont venus recevoir le baptême de Jean (voir Mt 3, 7 et la note de la Bible de Jérusalem à cet endroit).
(29) Intéressante nous paraît être l'insistance sur la mention: "Comme le dit Ésaïe" (grec : kathôs eipen Esaias) Jn 1, 23 et parall.
(30) Cf. Si 48,10.
(31) Cf. 1 R 18, 20 ss, et Lc 1, 15-17.
(32) Voir n. 29, ci-dessus.
(33) Certes, l'évangile de Marc (Mc 1, 2-3) cite également cette prophétie, dans un texte d'ailleurs composite, qui est un assemblage de deux passages scripturaires, si bien que la mention: "Selon qu'il est écrit dans Isaïe le prophète", n'est valable que pour le second texte de la citation (Mc 1, 3): "la Voix qui proclame, etc.", alors que le premier (Mc 1, 2) est manifestement de Malachie (Ml 3, 1): "Voici que j'envoie mon messager devant… etc.". Aussi ne paraît-il pas possible de parler, pour l'évangile de Marc, d'un usage exclusif de l'appui scripturaire d'Isaïe, du moins, certainement pas dans le contexte où l'évangile de Jean l'utilise, à savoir : en évacuant toute allusion à Élie, concernant la mission de Jean le Baptiste.
(34) Voir Mc 1, 15 (= Ep 1, 10).

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© Menahem Macina et Convertissez-vous.com


12-01-2006 | Commentaires (0) | Public
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