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1. Les affres de la gestation et de «l’accouchement» d’un texte contesté
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On a parfois l’impression que le “texte sur les juifs” (Déclaration Nostra Aetate, § 4) tient du miracle; ou, tout au moins, qu’il est le fruit d’une génération spontanée. Il n’en est rien. En fait, nous le verrons plus loin, non seulement l’élaboration de ce texte fut âprement discutée, mais le changement des mentalités et le dépassement des préjugés et des blocages ancestraux, préalable indispensable à une telle Déclaration officielle de l’Église, fut une affaire de décennies. Aujourd’hui encore, force est de constater que les résistances à ce nouvel état d’esprit sont encore vivaces chez certains, tant dans le clergé et dans l’intelligentsia catholique que chez les simples fidèles.

 

Ci-après, on s’efforcera de retracer les jalons de cette longue marche de l’Église d’abord vers une attitude plus équitable envers le peuple juif, puis, au fil de l’approfondissement de la dynamique instaurée par Vatican II et les textes d’application subséquents, vers un approfondissement théologique du lien intime et mystérieux qui unit ces deux partenaires en concurrence permanente l’un avec l’autre, dans leurs certitudes confessionnelles respectives.  


1. Signes précurseurs d’un changement d’attitude

1) Suppression de la prière “Pro perfidis Iudeis”

 

Le premier geste significatif de l’Église envers le peuple juif fut la modification du texte de la prière du Vendredi saint, autrefois nommée “Pro perfidis Iudeis”. J’ai traité brièvement, plus haut, de ses inconvénients sémantiques. Restait à y mettre bon ordre. Le chemin fut long pour y parvenir : dix ans. Voici les principales étapes de cette transformation [1]:

(1) Le texte traditionnel (VIIe s.) :

«Dieu Tout-Puissant et éternel, qui n’exclus pas même la perfidie juive de ta miséricorde, exauce nos prières que nous t’adressons pour l’aveuglement de ce peuple. Afin qu’ayant reconnu la lumière de ta vérité qui est le Christ, ils sortent de leurs ténèbres.»

(2) Décret de la Congrégation des Rites (10 juin 1948)

Le 10 juin 1948, la Sacrée Congrégation des Rites, interrogée sur le sens à donner aux mots latins, perfidis et perfidia, déclara que, dans les versions en langue vulgaire, la traduction de ces deux termes par ‘infidèles’ et ‘infidélité’ en matière de foi «n’était pas à rejeter».

 (3) L’agenouillement et la prière silencieuse pour les juifs

L’agenouillement et la prière silencieuse pour les juifs furent rétablis dans le cadre de la réforme liturgique de la Semaine sainte, par le décret Maxima Redemptionis nostrae mysteria, du 16 novembre 1955. Ce décret, promulgué le 13 décembre 1955, était accompagné d’un commentaire expliquent l’importance pastorale du rite restauré, qui était tombé en désuétude depuis mille ans [2]. Mais la perfidia judaica continua à être solennellement proclamée en latin dans toutes les églises.

(4) Jean XXIII

Le « bon Pape Jean » alla plus loin. Pour le premier Vendredi saint qui suivit son élection au pontificat (27 mars 1959), il supprima d’un trait de plume les textes incriminés, et le fit savoir aux paroisses par une circulaire du Vicariat de Rome, datée du 21 mars. On dirait désormais : «Prions pour les juifs», et Dieu qui n’exclus pas même les juifs de ta miséricorde…» Cette mesure fut étendue à l’Église universelle par décret de la Sacrée Congrégation des Rites en date du 5 juillet 1959 [3].

(5) La nouvelle formule de 1966 :

«Prions aussi pour les juifs. Que le Seigneur notre Dieu fasse resplendir sur eux son visage afin qu’ils reconnaissent, eux aussi, le Rédempteur de tous les hommes, Jésus-Christ, Notre Seigneur…Prions : Dieu éternel et Tout-Puissant, toi qui fis alliance avec Abraham et sa descendance, écoute avec bonté les prières de ton Église. Que le peuple racheté en premier puisse parvenir à la plénitude de la rédemption…»

 
(6) La formule du nouveau missel (1970)


Enfin Paul VI approuva l’édition définitive du nouveau missel, adopté en 1969 et entré en vigueur en 1970, qui comporte l’admirable et toute nouvelle invocation ainsi rédigée :

«Prions pour les juifs à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité de son Alliance … Dieu éternel et Tout-Puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l’Alliance, comme ton Église t’en supplie…»

 

Il faut toutefois déplorer que l’ancienne version figure toujours dans le missel de la communauté bénédictine du Barroux, en France [4]. Fait d’autant plus grave que ce missel, réédité en 1990, est muni d'un double imprimatur : celui de Dom Gérard Calvet, l'Abbé du Barroux, et celui du cardinal Mayer, alors préfet de la Congrégation des rites; il est également honoré d'une préface du cardinal Ratzinger, président de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

2) Abolition par Jean XXIII, en 1959, des festivités de Deggendoff (Bavière) [5]

«Depuis des siècles, des centaines de milliers de pèlerins allaient chaque année dans la petite ville bavaroise de Deggendorf qui célébrait, tous les 30 septembre, le massacre de toute sa communauté juive. Certains furent brûlés vifs, et les autres passés au fil de l’épée, en 1337, parce que “les Juifs impies ont maltraité l’hostie sacrée avec un chausse-pied pointu, jusqu’à ce qu’elle répandît le sang très précieux», ainsi que nous l’apprend une des inscriptions marquées au bas des douze fresques qui illustrent en détails, purement imaginaires, la calomnie et le massacre en série qui s’ensuivit. Comme on raconta rapidement que l’Hostie profanée avait une influence miraculeuse, le pèlerinage à Deggendorf fut, à maintes reprises, récompensé par des indulgences spéciales […] Bien que, depuis 1970, on prétendît que 100.000 fidèles étaient venus accomplir leurs dévotions au sanctuaire bavarois, plusieurs millions de catholiques devaient avoir lu et médité des descriptions et des inscriptions aussi édifiantes que celle-ci : “Les Juifs tués et exterminés par les chrétiens par juste zèle et crainte de Dieu. Fasse Dieu que notre patrie soit libérée de cette canaille infernale en tous temps.” Faisant fi des protestations des commerçants et des hôteliers locaux, Jean XXIII ordonna que les douze fresques et leurs légendes fussent complètement effacées, de même ordonna-t-il l’abandon du pèlerinage annuel. Les nouveaux ordres mirent deux ans à être exécutés, mais, vers 1961, Deggendorf s’était inclinée.»

3) Suppression (1959) par le Doyen et le Chapitre protestants de la cathédrale de Lincoln, de fresques d’un prétendu sacrilège juif [6]:

 «Le zèle purificateur du pape [Jean XXIII] atteignit rapidement l’Église protestante d’Angleterre. En octobre 1959, le Doyen et le Chapitre de la cathédrale de Lincoln enlevèrent l’inscription séculaire de la pieuse légende du petit saint Hughes [censé avoir été immolé en sacrifice rituel, par les Juifs], et la remplacèrent par une inscription sur laquelle on lit maintenant  : “Les histoires forgées de toutes pièces sur les meurtres d’enfants chrétiens par les communautés juives étaient courantes dans toute l’Europe pendant le Moyen Âge et bien plus tard… De telles histoires n’ont pas été à l’honneur de la chrétienté et nous prions : Seigneur, oubliez nos offenses, et les offenses de nos ancêtres.”» [7]

4) Suppression (1959), par Jean XXIII, de la prière de Consécration de l’humanité au Sacré-Cœur contenant une allusion à «Que son sang retombe sur nous…» [8]:

«En 1925, Pie XI avait fait ajouter la prière suivante à l’acte de Consécration de l’humanité au Sacré-Cœur de Jésus : “Regardez enfin avec miséricorde les enfants de ce peuple qui fut jadis votre préféré : que sur eux descende, mais aujourd’hui en baptême de vie et de rédemption, le sang qu’autrefois ils appelaient sur leurs têtes.” Cette prière, inspirée par les intentions les plus louables, eut un effet contraire au but visé, car pour l’auditeur qui écoutait à moitié, elle impliquait le peuple tout entier, et non une assemblée déchaînée de quelques centaines de personnes qui s’étaient massées devant le palais de Pilate, et qui avaient jadis crié : «Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants!” (Mt 27, 25). On trouva la preuve de cette ambiguïté dans plus de cent missels différents, qui traduisirent tous le passage essentiel de façon erronée par : “Ils ont depuis longtemps appelé le sang du Sauveur sur eux.” Pour éviter que cette prière ne causât de la souffrance, au lieu d’apporter le réconfort, d e l’amertume plutôt que de la fraternité, le pape [Jean XXIII] la fit supprimer complètement en septembre 1959.»

5) Suppression (même époque), par Jean XXIII, du rituel de conversion au catholicisme, de la formule d’abjuration : «Abhorre l’incroyance juive» [9]:

 

«Un ancien cérémonial de baptême catholique contenait la formule d’abjuration suivante : “Abhorre l’incroyance juive (dans le Christ) et rejette l’erreur hébraïque [en fait : juive] (selon laquelle  le Messie n’est pas encore venu).” Expurgeant le cérémonial baptismal de cette phrase, le pape [Jean XXIII] supprima également un certain nombre de passages identiques d’autres prières, qui étaient offensants pour les protestants et les musulmans.»

 


 

[1] On reproduit ici les pp. 351-352, du livre (épuisé) Les Églises devant le judaïsme. Documents officiels : 1948-1978, Textes rassemblés traduits et annotés par M-Th. Hoch et B. Dupuy, Cerf, Paris, 1980. (Ci-après : Dupuy, Les Églises).

[2] C’est Jules Isaac qui, reçu en audience privée par le pape Pie XII, à Castelgandolfo, le 16 octobre 1949, avait attiré l’attention du pape sur cette question, en soulignant que l’omission de l’agenouillement était peut-être plus grave que la traduction erronée du mot ‘perfidis’. [En effet, cette coutume avait pour but de flétrir l’agenouillement pseudo-adorateur des tourmenteurs de Jésus, lors de la Passion, accompagné de l’exclamation gouailleuse : «Salut, roi des juifs!» (Mt 27, 29 = Mc 15, 18). Cette coutume sous-entendait que cette génuflexion blasphématoire était l’œuvre des juifs. Or le texte de l’Évangile montre clairement que ces agissements furent le fait des «soldats du gouverneur» et de la «cohorte» romaine (Mt 27, 27). Sur cette prière, voir J. Isaac, Genèse de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, coll. “Presses Pocket”, Paris, 1956, pp. 289-298. Ci après : Isaac, Genèse.

[3] Jean XXIII souligna l’importance de cette décision, le Vendredi saint 1963. Au cours de la célébration, l’officiant prit, par erreur, l’ancien texte. Le pape interrompit la liturgie et ordonna que les grandes invocations soient reprises depuis le commencement en suivant le nouveau texte.

[4] Récemment des catholiques ont signalé à l’auteur de ces lignes que certaine paroisse de Namur avaient réintroduit, dans la liturgie de la Passion, les “Impropères” (reproches tirés des objurgations des prophètes à leurs peuples, paraphrasés de manière accusatrice et mis dans la bouche du Christ souffrant), pourtant éliminés de la liturgie après le Concile Vatican II. Sur les Impropères, voir Isaac, Genèse, pp. 299-305.

[5] Concernant les points 2 à 5, nous suivons P.E. Lapide, Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967, 386-387, que l’on se contentera de citer ici, tant il résume, mieux que je ne saurais le faire, le déroulement des faits. Ci-après : Lapide, Rome.

[6] Lapide, Rome, p. 387.

[7] Ajoutons, sans pouvoir entrer dans les détails, que des mesures similaires ont été prises, en plusieurs sanctuaires chrétiens européens (et, entre autres, à Bruxelles), accompagnées parfois de cérémonies expiatoires et de l’apposition de plaques déniant toute réalité aux faits calomnieusement attribués aux juifs.

[8] Ibid., p. 388.

[9] Ibid., p. 388.

 


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 Mis en ligne le 03 décembre 2005

 

 

Relations Juifs chrétiens, Relations judéo-chrétiennes, Judéo-chrétiens, Dialogue Juifs chrétiens, Dialogue judéo-chrétien, chrétiens-et-juifs



03-12-2005 | Commentaires (0) | Public
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