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7. Préhistoire de la “Déclaration sur les Juifs” (Nostra Aetate § 4)
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Le document sur les juifs du Concile Vatican II (Nostra Aetate § 4) n’est pas le produit d’une génération spontanée. Il circule, à propos de la genèse de ce texte, toutes sortes de récits qui ont plus à voir avec la légende dorée ou la haggadah qu’avec l’histoire. Pour les uns, tout le mérite en revient à «l’esprit de Seelisberg» et surtout à la ténacité de Jules Isaac. Pour d’autres, c’est l’aboutissement d’un long processus de prise de conscience ecclésiale, initiée dans les années 20, dont le nazisme, puis la Shoah, auraient précipité la concrétisation. Pour certains, c’est un miracle que l’on doit à Jean XXIII. Pour d’autres, enfin, c’est le résultat de diverses pressions juives, spécialement américaines, exercées sur le pouvoir central de l’Église catholique, pour que cette dernière “dédommage” les juifs du quasi silence du pape Pie XII.

 

Seul point d’accord de convergence entre ces essais pour retracer la genèse de l’événement : sans la Shoah, il n’y aurait jamais eu de texte sur les juifs.

 

À ce propos, on a parlé de «mauvaise conscience» de la Chrétienté, qui aurait ainsi cherché à se “dédouaner” de sa séculaire attitude d’hostilité et de mépris envers le peuple juif. Il est étrange qu’en milieu chrétien tout au moins, on parle si peu du retournement des consciences de simples fidèles et de membres du clergé, devant le véritable mystère que constituait, au regard de la théologie et de la méditation chrétienne de la souffrance, le destin tragique d’un peuple si longtemps méprisé et accusé injustement – on le comprenait désormais – de tous les maux de la création.

 

La “préhistoire” du texte sur les juifs de Vatican II se confond avec l’histoire des rassemblements informels entre juifs et chrétiens désireux d’établir entre eux des liens de respect et d’estime. Ils eurent lieu pendant et après la Seconde Guerre mondiale [1] :

1. La rencontre du Savoy Hotel (1943)

Ce n'était pas la première fois que des chrétiens et des juifs se réunissaient dans le but de parvenir à une meilleure compréhension entre eux. Dès les années de guerre, à Londres, en plein “Blitz”, un petit groupe de six personnes, juifs et chrétiens anglais et américains, dînent ensemble à l'hôtel Savoy, sur l'invitation de Sir Robert Waley-Cohen, l'un des leaders laïcs les plus en vue de la Communauté juive anglo-saxonne, et trésorier du “Conseil britannique de Chrétiens et de juifs” (British Council of Christians and Jews). Les trois invités américains sont un prêtre catholique, le Père Edward Cardinal, un juif, le Rabbin Morris Lazaron, et un protestant, Everett Clinchy. Ces gens s'étaient réunis dans le but d'étudier les effets des bombardements de Londres sur le moral du peuple britannique; mais il ne fallut pas longtemps pour que les conversations en viennent à porter sur le travail respectif de chacune des organisations.

 

Le Conseil britannique de chrétiens et de juifs avait été constitué tout récemment. Il était issu de la coopération entre chrétiens et juifs dans la prise en charge des victimes de la persécution nazie, qui avaient trouvé refuge en Grande-Bretagne. Il était animé d'un profond et brûlant souci, suite aux premiers rapports sur l'extermination nazie, et il puisait son inspiration chez ses dirigeants : l'archevêque anglican William Temple, le cardinal Hinsley, archevêque de Westminster, le Révérend Docteur James Parkes, le Grand Rabbin d'alors, le Dr H.J. Hertz, et d'autres leaders membres de la Communauté juive britannique, incluant Sir Robert Waley-Cohen lui-même. Le secrétaire général du Conseil britannique de chrétiens et de juifs était le Révérend W.W. Simpson, un protestant Méthodiste qui, depuis l'époque de ses études, au milieu des années 20, s'était inté­ressé activement aux juifs et au judaïsme et qui, depuis sa nomination, en 1938, comme secrétaire du Conseil Chrétien pour les Réfugiés de l'Allemagne Nazie (Christian Council for Refugees from Nazi Germany), travaillait en coopération quotidienne étroite avec la Communauté juive.

 

Aussi surprenant que cela puisse paraître rétrospectivement, les buts du Conseil étaient formulés sans aucune référence spécifique à l'antisémitisme. Et ce du fait que, comme le soulignait l'archevêque William Temple lors de la première réunion, l'antisémitisme, si mauvais qu'il soit de toute évidence, n'est pas le mal ultime. Il est plutôt le symptôme de désordres plus profonds de la société humaine, à la dénonciation et à l'éradication des desquels, affirmait l'archevêque, juifs et chrétiens avaient une grande contribution à apporter, en vertu des idéaux et des principes qui leur étaient communs. Selon lui, le but ultime devait être de combattre, non seulement l'antisémitisme, mais toutes les formes de préjugés raciaux et religieux. Mais, avant tout, insistait-il, il devait y avoir une compréhension et un respect mutuels entre les juifs et les chrétiens eux-mêmes.

 

Pour leur part, les visiteurs américains relatèrent que la Conférence Nationale des Chrétiens et des Juifs avait été fondée en 1928 pour protester contre les activités anticatholiques du Ku Klux Klan, qui s'opposaient à la nomination du catholique Al Smith à la présidence des États-Unis, et que Roger William Straus, l'un des fondateurs de la Conférence, avait déclaré :

 

«Il est essentiel de combiner un sentiment d'indignation morale avec une sage approche intellectuelle. L'indignation morale doit être combinée avec une étude intelligente des motivations humaines et des méthodes d'éducation pour rendre plus civilisées nos relations entre groupes.»

 

Pour mettre en œuvre ce type d'étude et créer de telles méthodes d'éducation, la Conférence Nationale des Chrétiens et des Juifs, dont le programme s'étendait sans cesse, avait déjà constitué des centres dans tous les États-Unis.



2. La Conférence d'Oxford (1946)

 

Dans la correspondance qui suivit le retour des Américains dans leur pays, fut d'abord proposée la tenue, aussi prochaine que possible, après la Guerre, d'une Conférence internationale des chrétiens et des juifs. On choisit Oxford comme centre de cette Conférence, et c'est durant cette dernière que se fit jour, pour la première fois, la proposition de constituer un Conseil International de Chrétiens et de Juifs. Un Comité chargé du suivi de ce projet fut nommé pour le mettre en œuvre.

 

La Conférence elle-même, la première du genre qui ait jamais existé, fut une des étapes les plus marquantes dans le développement du dialogue judéo-chrétien. Son thème : «Liberté, justice et responsabilité» fut choisi avec soin. Voici de quelle manière était formulé son but, dans une lettre que l'archevêque de Cantorbéry (qui était alors le Dr Geoffrey Fisher) écrivait au Times, le 25 juin 1946 :

 

«…examiner le rôle que peuvent jouer, dans la pratique, les chrétiens et les juifs en éduquant tant eux-mêmes que leurs compatriotes à l'exercice d'une citoyenneté responsable, dans une société basée sur le respect mutuel, la liberté et la justice.»

 

Tout cela, bien sûr, avec, en toile de fond, les horreurs de la Shoah et la désastreuse tragédie générale de la Seconde Guerre mondiale. C'est ce contexte qu'avaient rappelé aux participants, de manière extrêmement vivace, les orateurs d'une rencontre publique qui rassemblait une foule nombreuse, à la veille de l'ouverture de la Conférence. Parmi eux se trouvaient l'archevêque lui-même, le professeur Reihold Niebuhr, qui parla de la «bonté potentielle de l'individu, et de la cruauté de la collectivité humaine», ainsi que Lord (Rav) Butler, Lord Reading et le Rabbin Docteur Léo Baeck, qui, alors qu'il portait encore les stigmates des souffrances subies dans le camp de concentration de Theresienstadt, fit un appel à la tolérance et à la compréhension, que nul de ceux qui l'entendit ne pourra jamais oublier.

 

Les participants, au nombre de cent cinquante, venaient de diverses parties du globe : Grande-Bretagne, États-Unis, Australie, Canada, Tchécoslovaquie, Danemark, France, Allemagne, Pays-Bas, Palestine, Afrique du Sud, Suède et Suisse. Entre autres personnalités, étaient présents : le Sud-Africain Alan Patton, qui allait publier, deux ans plus tard son chef-d'œuvre, Pleure, ô mon pays bien aimé, deux Pasteurs allemands, Probst Gruber, de Berlin, et Hermann Maas, de Heidelberg. Écrivant à ce propos, de nombreuses années plus tard, l'un des participants juifs décrivait l'événement comme «profondément impressionnant – on peut même dire traumatique».

 

De manière remarquable, la Conférence anticipa beaucoup sur ce qui allait se passer dans les années suivantes. Ce fut tout d'abord la déclaration des «Postulats fondamentaux du judaïsme et du christianisme, relatifs à l'ordre social», auquel fit allusion le Doyen de St Paul comme étant d'un «intérêt considérable pour tous ceux qui sont concernés par l'avenir de l'homme civilisé.» Il y eut ensuite le rapport de la section jeunesse, sur l'unité des groupes et les manières de la réaliser, qui se terminait par l'affirmation que «l'unité des groupes est liée à l'esprit de camaraderie et au sentiment de fraternité de l'homme sous la mouvance de Dieu», et que «la paix et la sécurité ne régneraient jamais dans le monde tant qu'un homme, quelle que soit sa croyance ou sa couleur, ne pourra pas poser ses pieds où que ce soit dans le monde et dire : “je suis chez moi” [it is my home].»

 

Finalement, le Comité directeur de la Conférence prit deux importantes décisions : la première, de «réunir, dans les délais les plus brefs, une Conférence extraordinaire [an emergency conference] qui traiterait, de manière spécifique, du problème de l'antisémitisme en Europe»; la seconde, de constituer un Comité de suivi, chargé du projet de création d'un Conseil International de Chrétiens et de Juifs».

 

Ainsi était posé le cadre de tout ce qui devait suivre : l'explication des principes fondamentaux du judaïsme et du christianisme et leur pertinence par rapport à l'ordre social, la traduction de ces principes en programmes d'action, et le développement des instruments permettant de mettre en œuvre ces programmes.
 


3. La conférence de Seelisberg (1947)

 

Un an après la Conférence d'Oxford, toujours sous les auspices des organisations américaines et britanniques susmentionnées, se tint une seconde conférence internationale, cette fois, à Seelisberg, en Suisse. Définie – nous l'avons vu plus haut – comme «an emergency conference», ce second rassemblement de chrétiens et de juifs passa, des discussions couvrant toute une gamme de sujets, qui avaient eu lieu à Oxford, en 1946, au problème particulier de l'antisémitisme. C'était, dans une large mesure, un rassemblement d'experts. Parmi d'autres participants, on dénombrait un professeur de droit international et d'économie de l'Université de Sofia, en Bulgarie, qui avait déjà à son actif un avant-projet de législation concernant la restitution des biens juifs accaparés par les Nazis; le directeur de la Section scientifique de l'Unesco; le président de la Ligue contre le Racisme, de Varsovie; le Grand Rabbin de Roumanie d'alors (qui devint, plus tard, grand Rabbin de Genève); deux professeurs de l'Université Catholique de Fribourg, en Suisse, tous deux très versés dans les relations judéo-chrétiennes, l'un d'eux étant Charles Journet, qui devait, plus tard, devenir le premier cardinal suisse depuis le XVIe siècle, et, venant de Berlin, le Directeur d'une organisation pour l'aide aux non-juifs persécutés à cause de leur race. Il y avait également des observateurs du Vatican et du Conseil Mondial des Églises, qui était alors au stade final de sa constitution. Jacques Maritain – alors ambassadeur de France auprès du Vatican –, qui ne pouvait participer en personne à la Conférence, envoya un chaud message d'encouragement. Le secrétaire chargé de l'organisation était le professeur Visseur.

 

Mais, au regard de l'histoire, la personnalité la plus remarquable de la Conférence de Seelisberg restera Jules Isaac, dont l'étude sur les racines chrétiennes de l'antisémitisme, intitulée Jésus et Israël, était sur le point d'être publiée, et dont on peut raisonnablement penser que les entretiens qu'il eut ultérieurement avec Pie XII, et surtout avec Jean XXIII – auxquels il remit un dossier plaidant pour des modifications positives dans l'enseignement chrétien concernant les juifs – eurent une influence sur les changements majeurs qui se produisirent ensuite en ce domaine, jusqu'à trouver leur expression officielle dans la Déclaration Nostra Aetate § 4.

 

Tout ne fut pourtant pas rose dans ce rassemblement. On ne peut, en effet, passer sous silence un incident révélateur de la survivance des soupçons chrétiens à l’égard des juifs. Même si, comme on le verra, la polémique a peut-être été surestimée par celui qui la rapporte, il est indéniable qu’elle a bien eu lieu.

 

Dans un article paru il y a quelques années [2], nous nous étions fait l'écho d'un récit du Grand Rabbin Kaplan, relatant un différend censé avoir opposé entre eux les membres juifs et chrétiens de la Commission des Églises de la dite Conférence. Ayant, depuis cette date, fait la connaissance de Paul Démann, qui participa à ce rassemblement historique en tant que membre de la Commission des Églises, nous li avons demandé s'il se souvenait de l'incident et s'il pouvait y ajouter quelques détails inédits. À notre grande surprise, P. Démann infirma, du tout au tout, la version du Grand Rabbin Kaplan. La mise au point qu'il fit alors des inexactitudes qui émaillaient la relation de cette haute personnalité nous parut si convaincante, que nous lui avons demandé de bien vouloir la consigner par écrit, ce qu'il fit bien volontiers. On en lira donc, plus loin, le texte intégral. Mais auparavant, pour mieux situer les choses, il paraît utile de reproduire, ci-après, le récit du Grand Rabbin, tel que le rapporte P. Pierrard  [3] :

 

«La Commission des Églises qui eut à s’occuper de la question [de la responsabilité de l’enseignement de l’Église dans l’antisémitisme] était composée de quinze membres, dont onze n’étaient pas juifs. Les délégués français du judaïsme suggérèrent comme base de discussion, les propositions de Jules Isaac et demandèrent à la commission de faire connaître dans quelle mesure elle serait disposée à en tenir compte […] Nous n’étions pas venus pour solliciter une faveur, mais pour mettre les Églises chrétiennes en face de leurs responsabilités, et exiger qu’elles ne favorisent plus elles-mêmes l’antisémitisme par la manière dont elles dispensent leur enseignement religieux. Les discussions franches furent un moment très vives. C’était un après-midi. Notre commission s’était réunie en plein air sous la présidence du Père Calliste Lopinot [capucin venu de Rome]. Du côté chrétien, on était d’accord pour reconnaître une responsabilité dans la propagation de l’antisémitisme par l’éducation donnée, au catéchisme, aux jeunes chrétiens. On voulait, en contrepartie, que nous aussi, d’une certaine manière, nous reconnaissions quelque tort de notre part envers le christianisme de par notre enseignement religieux. Or, sur ce point, on ne pouvait rien nous reprocher. Nos livres d’instruction juive en portent témoignage. Nous ne disons aucun mal du christianisme, nous n’en parlons pas […] Malgré cela, en vue d’obtenir sans doute une déclaration commune équilibrée, on ne cessait d’insister auprès de moi pour obtenir satisfaction […] L’insistance était déplaisante, mais j’avais le sentiment que, pour certains de mes interlocuteurs, c’était mon obstination qui l’était. “Quel ingrat! devaient-ils penser, nous chrétiens, nous sommes sur le point de faire notre ‘mea culpa’, et ce rabbin ne veut reconnaître aucun grief de sa part à notre égard!” Si j’avais eu un tort quelconque, même insignifiant, à évoquer, il aurait été démesurément grossi […] Or, dans le domaine de la formation de nos jeunes, nous n’avions pas la moindre peccadille à nous reprocher envers les chrétiens […] J’estimais donc qu’il valait mieux que notre commission se séparât sans rédiger de résolution commune plutôt que de concéder quoi que ce soit d’inexact qui ne pourrait que nuire au judaïsme. De guerre lasse, le Père Calliste Lopinot, dépité, abandonna son fauteuil présidentiel et partit […] Mais il fut remplacé presque aussitôt par le Père de Menasce, professeur à l’Université catholique de Fribourg. Pour moi, dans un esprit de conciliation, j’étais disposé à donner suite à toute formule d’accord, à condition qu’elle ne mît pas en cause notre enseignement religieux, où, encore une fois, on ne trouve aucune attaque contre le christianisme. Cette formule, on chercha longtemps avant de la trouver. Finalement, elle consista à prendre l’engagement, de part et d’autre, de promouvoir le respect mutuel des valeurs sacrées de nos conditions respectives.»

 

Voici maintenant le texte intégral de la mise au point de P. Démann [4]:

 

«Monsieur M.R. Macina a eu l'amabilité de me communiquer l'article qu'il avait publié dans le n° 24 de Tsafon, pp. 95-107. Sachant que je suis, à 85 ans, probablement le seul survivant de la “Commission des Églises” de la Conférence de Seelisberg (1947) et certainement le seul survivant des membres actifs de cette Commission et des auteurs de la conclusion des travaux de cette Commission, appelée communément “les dix points de Seelisberg”, il m'a suggéré d'y apporter les précisions et rectifications nécessaires. Les remarques qu'on lira ici se limitent délibérément à cela, sans s'étendre aux autres questions abordées dans l'article de M. Macina. Les quelques confusions et erreurs qui appellent ces remarques proviennent d'un texte posthume (paru en 1995, alors que son auteur est mort en 1994) du regretté Grand Rabbin Kaplan, cité par M. Macina, confusions et erreurs dont je n'arrive absolument pas à m'expliquer l'origine. Voici les principaux points à rectifier :

 

1° Organisée par le “American Council of Christians and Jews”, avec l'aide du “British Council of Christians and Jews”, la Conférence de Seelisberg ne comportait aucune délégation nationale, ni française, ni autre. Les invitations étaient individuelles. En fait, la Conférence comprenait trois Français, le Grand Rabbin Kaplan, Jules Isaac et Marie-Madeleine Davy. Parmi les membres actifs de la Commission qui nous intéresse ici, il n'y avait pas de Français. À l'époque, le P. Jean de Menasce enseignait à Fribourg, en Suisse, et n'avait pas la nationalité française, pas plus que l'auteur de ces lignes, qui, à l'époque, résidait à Louvain.

 

2° La “Commission des Églises” était composée, comme c'était naturel, uniquement de chrétiens. Nous étions, bien sûr, en relations constantes (et très cordiales) avec les principaux membres juifs de la Conférence, notamment avec Jules Isaac (avec qui j'ai lié, à Seelisberg, une amitié profonde qui n'allait prendre fin qu'avec la mort de l'historien, en 1963). Je le tenais au courant de nos travaux et discussions, et lui, à son tour, par déférence, tenait au courant le Grand Rabbin Kaplan.

 

3° Les propositions de Jules Isaac, qui étaient, en fait, les conclusions de son Jésus et Israël [5], déjà terminé mais pas encore paru, s'imposaient évidemment comme point de départ des discussions de la “Commission des Églises”. Les points les plus délicats de ces débats tenaient moins aux relations entre juifs et chrétiens qu'à la difficulté, pour les catholiques, de trouver des formulations acceptables pour Rome (à l'époque!) et, pour les protestants, de trouver des formules acceptables pour tous entre eux.

 

4° La “Commission des Églises” était effectivement présidée par le Père Calliste Lopinot, un des deux franciscains français qui s'étaient illustrés à Rome, pendant la guerre, dans l'aide aux juifs persécutés. (L'autre, le P. Marie-Benoît Peteul, est rentré plus tard en France et n'est disparu qu'il y a quelques années).

 

5° Quant à “l'incident” relaté dans le texte cité dans l'article de M. Macina, je suis formel : cet incident n'a jamais eu lieu, et je me demande par quelle confusion ce souvenir a pu surgir. Le P. Lopinot n'a jamais abandonné la présidence de la Commission, suivant le formalisme très anglo-saxon qui régnait à la Conférence, il aurait automatiquement été remplacé par le vice-président de la Commission, Mgr Novak, évêque d'une petite église dissidente tchèque, qui n'a joué aucun rôle dans la Commission et qui devait son poste de vice-président à son titre de “Monseigneur”, très respecté par les organisateurs américains de la Conférence.

 

6° À propos de la présidence du P. Lopinot, il est peut-être utile de souligner que les organisateurs de la Conférence tenaient beaucoup à la présence d'une personnalité “romaine”. Mais, en fait, pour être notre “parrain” et porte-parole à Rome (surtout après la Conférence), nous comptions surtout sur Jacques Maritain, à cette époque ambassadeur de France auprès du Saint-Siège et, par ailleurs, bien connu des Américains, ayant passé la période de guerre aux États-Unis. Ce “parrainage” se concrétisait d'ailleurs dans la lettre adressée par Jacques Maritain à la Conférence et qui allait figurer en tête de la brochure résumant les Actes de la Conférence.

 

7° Je voudrais ajouter, pour finir, que je suis désolé de contredire indirectement les propos attribués au regretté Grand Rabbin Kaplan, que j'ai bien connu et pour qui j'avais une grande estime, et qui, hélas, n'est plus là pour en discuter. Mais la vérité doit passer avant l'amitié.»

 

Pour conclure, on ne saurait sous-estimer l’impact des travaux de la Conférence de Seelisberg sur le changement d’attitude de l’Église envers le peuple juif, qui trouva son expression officielle dans la Déclaration Nostra Aetate § 4, du Concile Vatican II. Les «Dix points de Seelisberg», à savoir les propositions – largement inspirées de celles de Jules Isaac (au nombre de dix-huit), qui figurent à la fin de son ouvrage Jésus et Israël, paru en 1948 (pp. 575-578) –, ont exercé une influence considérable. Très diffusées au cours des années suivantes et constamment reproduites depuis dans divers ouvrages et brochures, elle sont devenues si classiques qu’on a aujourd’hui l’impression qu’elles vont de soi et qu’elles ont toujours fait partie du patrimoine spirituel du christianisme – ce qui, comme on le sait, est loin d’être le cas.

 


 

[1] L'exposé qui suit doit beaucoup à The Story of the International Council of Christians and Jews, éditée, à compte d'auteur, par Willam W. Simpson et Ruth Weyl,sous les auspices de Martin Buber House, siège de lCCJ, à Eppenheim, Allemagne (sans mention de date ni de lieu de publication), pp. 20 et ss.

[2] M.R. Macina, “Le «syndrome de Seelisberg» : persistance du soupçon d'un «enseignement du mépris» rabbinique envers le christianisme”, Tsafon, revue d'études juives du Nord, n° 24, hiver 1995-1996, Lille, pp. 95-107.

[3] Cité d'après Le Grand Rabbin Kaplan, Justice pour la foi juive. Dialogue avec Pierre Pierrard, Paris 1995, pp. 142-144.

[4] Cf. M.R. Macina et P. Démann,  “«L’incident» de Seelisberg n’a pas eu lieu”, Sens, revue de l’Amitié judéo-chrétienne, n° 232, Paris, octobre 1998, pp. 483-486.  Parmi les nombreuses contributions de P. Démann au dialogue entre chrétiens et juifs, on retiendra son étude, classique et jamais dépassée pour la période de référence, des motifs antijudaïques contenus dans des ouvrages catholiques : La catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible, avec la collaboration de R. Bloch, préface de S.E. le cardinal Saliège, Cahiers Sioniens, numéro spécial (3-4), Paris 1952, 217 pages (épuisé).

[5] Il s'agit du maître-ouvrage de J. Isaac, édité chez Albin Michel, en 1948, et réédité par Fasquelle en 1959 (note de M. Macina).

 

 © Convertissez-vous.com

 

 Mis en ligne le 03 décembre 2005

 

 

Relations Juifs chrétiens, Relations judéo-chrétiennes, Judéo-chrétiens, Dialogue Juifs chrétiens, Dialogue judéo-chrétien, chrétiens-et-juifs



03-12-2005 | Commentaires (0) | Public
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