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Elie et la conversion finale du peuple juif
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lie et la conversion finale du peuple juif,

la lumire des sources rabbiniques et patristiques *

 

 

 

Le thme du rle eschatologique d'lie reste une de ces nig­mes qui ont - de tous temps - excit la curiosit plus ou moins saine des fidles des deux religions surs, la juive et la chrtienne.

 

Ct juif, la spculation n'a gure cess sur ce thme, et le per­sonnage d'lie peuple la littrature rabbinique, au point d'en tre parfois encombrant. De fait, il est prsent partout, que ce soit Rome au milieu des lpreux ou planant dans le ciel avec les ailes d'un oiseau. C'est un ami du Juif pieux et spcialement des Sages; il les assiste et les conseille. On le consulte sur toutes sortes de questions. Mais sur­tout - et c'est l le point le plus passionnant de la carrire dj fort prestigieuse et mystrieuse, mais pas encore termine, de l'illustre prophte - cet lie-l qui fut jadis enlev sur un char de feu, et dont Malachie et Ben-Sira nous annoncent l'inluctable retour eschatolo­gique, ce thaumaturge a une mission toute particulire et - on peut bien le dire avec certitude indispensable : ramener son peuple Dieu.

 

La mditation juive n'avait pas chercher bien loin: toute la typologie eschatologique d'lie pouvait se dduire des maigres chapi­tres du premier Livre des Rois qui tracent grands traits les principaux faits de la fulgurante carrire du prophte. Malachie, enfin, tait l pour sceller l'esprance du retour de celui qui, comme Hnoch, avait eu l'uni­que honneur d'tre enlev vivant auprs de Dieu. C'tait peu, mais c'tait capital, et - l'imagination aidant - il y avait l de quoi composer quelques apocalypses et pas mal de rcits apocryphes ou pseudpigra­phiques, et nos Juifs ne s'en privrent pas.

 

Ct chrtien, le problme est plus complexe, et l'embarras des Pres de l'glise primitive est visible. Deux positions tranches sont en prsence. L'une tient qu'lie est revenu en la personne de Jean ­le Baptiste comme l'affirme Jsus lui-mme, sans ambages (Mt 17, 10-13 et parallles). L'autre position dispose, pour sa part, d'une arme scripturaire tout aussi redoutable (d'autant qu'elle est galement no­testamentaire), et c'est l'affirmation, non moins tranche, de Jean le ­Baptiste lui-mme, telle qu'elle nous est rapporte dans l'vangile de Jean (1, 21): Qu'es-tu donc ? lui demandrent-ils. Es-tu lie ? Il rpondit: Je ne le suis pas!

 

Ayant trait ailleurs la question de l'quivalence lie Jean le Baptiste d'aprs les Synoptiques et le N.T. (1), je n'y reviendrai pas. Ct chrtien, on ne considrera donc ici que des textes patristiques dont la particularit est d'attribuer l'lie qui reviendra la fin des temps, le rle de convertir le peuple juif la foi au Christ Jsus.

 

Ce thme, premire vue rigoureusement chrtien, m'apparat, en fait, comme bas essentiellement sur la mditation juive du rle eschatologique d'lie. En d'autres termes, il me semble que, sans les midrashim et les haggadot, qui nous dcrivent le rle d'lie comme devant ra­mener son peuple sa foi et son Dieu, l'ide ne serait pas si facile­ment venue aux chrtiens d'attribuer lie lui-mme la conversion du peuple juif au Christ Jsus.

 

Je pense que nous avons ici un excellent exemple de ce qui cons­titue l'une des dmarches classiques de la nouvelle religion ses dbuts: la christianisation d'un motif, l'origine typiquement juif, par l'adjonction de la dimension christologique, et ce, des fins polmiques et apologtiques.

 

 

I. Littrature rabbinique

 

1. Les textes

 

Le nombre de passages talmudiques et midrashiques o lie est mis en scne ct du Messie, est assez impressionnant pour que l'on puisse parler, avec certitude, d'un consensus. Quatre ouvrages modernes abordent - entre autres dtails - cet aspect du rle d'lie: Le premier est quelque peu vieilli et ne s'occupe que du Messie souffrant; il est l'uvre de J.J. Brierre-Narbonne (2). Les trois autres sont plus rcents et traitent de toutes les facettes de ce personnage exceptionnel, pous­sant leur enqute jusqu'en dehors du judasme (christianisme et islam). Le premier des trois est un ouvrage collectif d'origine chrtienne, con­sistant en une srie de monographies sur les diffrents aspects de la per­sonnalit du prophte, avec accent mis surtout sur la spiritualit (3). Le second tudie le rle dlie dans le dveloppement du judasme (4) : trs docu­ment, il est surtout d'une extrme richesse en rfrences. Le troisime enfin est plus spcialement consacr aux documents apo­cryphes et pseudpigraphiques, depuis les premiers sicles de lantiquit chrtienne jusquau Moyen-ge (5).

 

Quant aux sources elles-mmes, elles sont assez nombreuses, et leur extrme dispersion, dans les contextes les plus inattendus, en rend le glanage fort difficile. C'est pourquoi les ouvrages modernes, cits ci-dessus, rendront un service non ngligeable. Toutefois, ils ne suffisent pas pour se faire une ide exacte du phnomne, et il est indispensable d'avoir recours aux sources afin de resituer les citations dans leur contexte.

 

Il ne paratra pas inutile de revenir sur le principe qui a prsid au choix de cette mince slection. Un certain nombre de thmes fonda­mentaux reviennent dans presque chaque contexte o lie est mis en scne. On a donc essay de grouper quelques citations reprsenta­tives de ces thmes principaux, sans tre exhaustif leur propos, et sans mme voquer d'autres dtails mineurs, ou plus exactement, sans porte spirituelle ou thologique.

 

1) Seder 0lam Rabba (6) (IVe ou Ve sicle): Et dans la deuxime anne d'Achaz (fils d'Achab) (1 Rois, 22), lie fut cach (litt. enfoui) et on ne le verra plus jusqu' ce que vienne le roi Messie; alors on le verra ( nouveau), puis il sera nouveau cach et on ne le verra plus jusqu' ce que viennent Gog et Magog...

 

2) Michnah Eduyot (ch. 8, Mishnah 7): J'ai reu par tradi­tion de Rabban Yochanan Ben-Zakhai, qui l'a lui-mme appris de son matre, lequel l'a appris de son matre, comme une prescription reue par Mose, au Sina, qu'lie ne vient pas pour dclarer pur ou impur, ni carter ou rapprocher, mais pour carter ceux qu'on a introduits (dans la communaut) par l'usage de la force, et y ramener ceux qu'on en a carts par la force (...) (selon l'opinion de) R. Shimeon: lie vient rsoudre les divergences d'opinions. Et les Sages disent: il ne vient ni loigner ni ramener, mais tablir la paix dans le monde (7), selon qu'il est dit: Voici que je vous envoie lie le Prophte (...) Il ramnera le cur des pres vers les fils et le cur des fils vers les pres. (Malachie 3, 23-24).

 

3) Pirkei de-Rabbi liezer (aux environs du VIIIe sicle) (8): Rabbi Judah dit: si Isral ne se convertit pas, il n'est pas rachet, et Isral ne se convertira que lorsqu'il sera dans une profonde dtresse, dans la contrainte, dans l'errance, et manquant de tout moyen de subsistance. Et Isral n'accomplit pas de grande conversion tant que ne vient pas lie, d'heureuse mmoire, selon qu'il est dit: Voici que je vous envoie lie le Prophte, avant que ne vienne le jour de Dieu, grand et redou­table; et (lie) ramnera le cur des pres vers les fils et le cur des fils vers leurs pres (Malachie 3, 23-24).

 

4) Midrash Tehillim (Xe sicle) (9): (je me suis couche et me suis endormie, dit la Communaut d'Isral; je me suis couche pour ce qui est de la prophtie, et je me suis endormie pour ce qui est de l'Esprit Saint (10). Il m'a rveille par l'entremise d'lie, selon qu'il est dit: Voici que je vous envoie lie le Prophte ..., etc.

 

5) Midrash Zuta sur le Cantique des Cantiques (Xe sicle envi­ron) (11): On ordonne aux Isralites de laisser les Sages qui sont en Madian et c'est impossible, et de laisser leurs frres qui sont Jru­salem, et c'est impossible (Et Dieu ouvre une brche pour lie et va en Madian, en laissant les Sages qui sont Jrusalem). Et que fait lie? Tout le dsert qui va de Jrusalem Madian et qui n'est que granit et btes froces, Dieu lui fait un miracle et il (lie) vient se pr­senter devant le Messie qui est en Madian, et le Messie s'en va de l et lie y reste. A la mme poque, il sort le livre du Juste (Sefer Ha Yashar), dont la Thora tout entire n'est qu'une faible partie... etc., etc.

 

6) Targum Palestinien (add. 27031) (12), sur Dt 30, 4: Mme si vos disperss se trouvaient aux confins des cieux, la parole de LEternel (votre Dieu) vous rassemblera de l, par lintermdiaire dlie, le grand-prtre (13), et de l il vous fera venir, par lintermdiaire du Roi-Messie.

 

7) Pesikta Rabbati (IXe sicle environ) (14): On trouve que deux prophtes ont t suscits Isral ; de la tribu de Lvi, Mose le premier, et lie le dernier; (et les deux sauvent) Isral sur mission (di­vine); Mose les a sauvs d'gypte par envoi (divin)... et lie les sau­vera dans l'avenir: Voici que je vous envoie lie le prophte etc. () aprs que Mose les eut sauvs de l'gypte en premier lieu, ils n'y sont pas retourns en esclavage. Et lie, quand il les sauve de la qua­trime (captivit), celle d'dom, ils ne reviennent plus et ne sont plus asservis, mais c'est un salut dfinitif.

 

8) Mishnah Sotah (ch. 9, fin mishnah 15): ... Et l'Esprit Saint amne la rsurrection des morts, et la rsurrection des morts a lieu par l'entremise d'lie, d'heureuse mmoire!.

 

9) Talmud de Babylone Sukkah, 52 b : Et Dieu me montra les quatre forgerons (Za 2, 3). Qui sont ces quatre forgerons? Rav Hana bar-Bizna dit au nom de R. Shimeon Hasida: Le Messie fils de David, le Messie fils de Joseph, et lie et le Prtre Juste '" et ils vien­dront les pouvanter, et abattre les cornes des nations qui levaient la corne contre le pays de Juda afin de le disperser (Za 2, 4)...

 

10) Midrash Zutah sur le Cantique des Cantiques (15): Et nos portes sont les meilleurs fruits (Ct 7, 14). R. Jos a dclar: C'est lie qui vient et qui dit Isral: Je suis lie. Et ils lui disent: Si tu es lie, ressuscite-nous les morts....

 

Il est inutile d'alourdir cette anthologie sommaire avec des cita­tions supplmentaires; j'ajouterai seulement que, dans nombre de petits midrashim qui ont t dcouverts au sicle dernier et au dbut du XXe sicle, dans des genizah, et ont t publis dans diverses antho­logies (16), on trouve de frquentes allusions lie comme personnage eschatologique devant prcder ou accompagner le Messie ; dans beau­coup de ces rcits, il accomplit des merveilles jusqu' ressusciter le premier Messie tu et les morts qui se sont jets eux-mmes dans la mer (17).

 

 

2. Analyse des thmes

 

lie disparat et reste cach jusqu'aux jours du Messie, et alors il se manifeste, puis il disparat nouveau jusqu' la guerre de Gog et Magog (citation 1). Cet aspect de la double occultation (genizah) d'lie me parat rare. Je ne l'ai pas trouv ailleurs, jusqu'ici. Le seul crit o soient nettement distingues deux tapes eschatologiques est l'Apocalypse de Jean, au chapitre 20, v. 1-10: Les mille ans (du rgne messianique) couls, Satan, relch de sa prison, s'en ira sduire les nations des quatre coins de la terre, Gog et Magog, et les rassembler pour la guerre, aussi nombreux que le sable de la mer... (18).

 

Dans la citation n 2 un aspect frappant est signaler: la tradi­tion que nous rapporte la mishnah est attribue Mose lui-mme - halakha le-moshe mi-sinai, expression qui, dans la phrasologie talmu­dique, connote un argument d'autorit, que l'on utilise gnralement pour fonder la Halacha, lorsqu'elle n'est pas atteste, ou qu'on ne peut la dduire d'un texte biblique. Il faut donc comprendre que le rdacteur, ou transmetteur de cette mishnah veut persuader son auditoire que la tradition du retour d'lie et de son rle eschatologique remonte des traditions vridiques. Il est galement intressant de constater qu'il y a divergences de vues en ce qui concerne le rle exact d'lie. L'un des Sages lui attribue une fonction dogmatique et cultuelle radicale : intgrer les fidles ou les exclure, purifier ou dclarer impur ; un autre lui attribue la vertu de rsoudre les divergences (mahloqot) (19). Les Sages (Hakhamim), eux, attri­buent lie le rle de faire rgner la paix dans le monde. A ce propos, comme signal plus haut (cf. n. 7) il est significatif que le Talmud de Babylone trans­met la Mishnah avec un lger changement qui est tout sauf minime : Faire la paix entre eux (beineihem), allusion nette une situation qui dsolait tellement les pieux Isralites de la priode de la fin du Second Temple : la rupture du consensus religieux, et le nombre sans cesse croissant de controverses violentes allant jusqu'au schisme et aux sectes, voire jusqu'aux luttes fratricides. lie est donc considr par les Sages comme celui qui rtablit l'harmonie des curs et de la croyance en Isral, et ce n'est pas pour rien que la mishnah cite s'appuie prcisment sur la fameuse prophtie de Malachie 3, 23-24: Il ramnera le cur des pres vers les fils et le cur des fils vers les pres....

 

Pour l'auteur du 3me passage, que nous citons plus haut, Isral ne fait pnitence que lorsqu'il est au fond de la dtresse, et mme il ne fera une relle ('grande') pnitence que quand viendra lie. Ici aussi, on s'appuie sur la prophtie de Malachie. Je pense qu'il faut y voir une allusion au rle actif d'lie dans cette conversion du peuple.

 

Dans la 4me source, c'est un rle d'veilleur (Il m'a rveille heqitsoti) qui est attribu lie. Qu'il sagisse l de la rsurrection des morts, ou du rveil du sommeil du pch, ou encore que le sommeil soit l'exil et qu'lie en dlivre le peuple, en tout tat de cause, c'est toujours le texte de Malachie qui sert de rfrence (cette fois seulement le dbut de la citation 3, 23), preuve - s'il en tait besoin - que le contexte est eschatologique.

 

La 5me citation est obscure et difficile comprendre. Il semble qu'aux temps messianiques, les fidles abandonnent Jrusalem et ses Sages, pour s'enfuir au dsert de Madian, sous la conduite d'lie, et l, y rencontrer le Messie.

 

Dans le 6me passage, le Targum de Jrusalem attribue clairement et nettement le rassemblement des disperss lie, qui est considr comme le grand prtre (20). Le rle du Messie est conjoint au sien : ramener les disperss (en terre d'Isral).

 

Dans la 7e source que nous avons cite plus haut, lie est mis sur le mme pied que Mose, car, aprs les deux Rdemptions, celle d'gypte, par Mose, et la finale, par lie, il n'y a pas de retour en exil; en outre la gueoulah (rdemption) d'lie est appele Salut ternel (teshouat olam). De plus, l'origine sacerdotale d'lie est encore souligne.

 

Les 8me et 10me citations prsentent lie comme artisan de la rsur­rection (non point de la rsurrection gnrale, mais de celle d'individus, comme durant sa carrire terrestre). On se souviendra que - selon la tradition rabbinique - c'est l un des signes indniables du Royaume messianique (Mt 11, 2-6).

 

Dans la 9me citation enfin, nous trouvons runis les quatre person­nages messianiques auxquels il est frquemment fait allusion dans la littrature rabbinique - quoique, gnralement, on les y trouve spar­ment -, savoir: le Messie fils de David, le Messie fils de Joseph (21), lie et le Grand Prtre (appel ici kohen tsedek = prtre juste). La comparaison qui est faite entre eux et les quatre forgerons qui abattent les cornes (c'est--dire les puissances) qui ont dispers Juda, Isral et Jrusalem (Za 2, 2), prouve le rle eschatologique guerrier d'lie, tel que nous le rencontrerons un peu plus loin, chez l'crivain nestorien, Narsa de Nisibe. Toutefois il convient de souligner l'expression: lie et le prtre juste (20). Ce titre de kohen Tsedek (22) ne se trouve qu' cet endroit dans le Talmud. Il est d'autant plus surprenant de le trouver sous la plume de l'exgte nestorien (et donc chrtien) dj cit, Ishodad de Merw (23).

 

 

3. Synthse

 

 

Sans entrer ici dans les dtails, nous pouvons dj constater que, le Messie mis part, la Tradition Juive a fait d'lie le premier person­nage central de son eschatologie. Nous avons vu que la base biblique est trop troite pour qu'on ait pu en venir, partir d'elle seulement, de telles conceptions. Mme la survie miraculeuse d'lie ne peut justifier un si glorieux destin; en effet, dans la tradition juive, lie doit partager cette faveur exceptionnelle avec un nombre non ngligeable de person­nages : Hnoch, Serah bat Asher, et d'autres (24).

 

Dj du temps de Jsus, cette croyance au rle prcurseur d'lie tait vivace, puisqu'elle nous vaut le problme, voqu plus haut, concernant l'identit, relle ou typologique : Jean-Baptiste = lie. De plus, la ques­tion pose par les envoys des Juifs Jean le Baptiste : Es-tu lie?... prouve - s'il en tait besoin - que cette conception n'tait pas le fait de quelques exalts plus ou moins sectaires.

 

A tout le moins peut-on dire que la position du judasme, pro­pos du rle eschatologique d'lie, est claire et sans problme. Le Mes­sie tant encore venir, son prcurseur et coadjuteur, lie, l'est aussi.

 

C'est pourquoi, la coutume pieuse veut qu'on laisse la porte ouverte lors de la clbration du repas pascal (Seder) Pques, o l'on remplit mme un verre de vin pour lie (kos eliahou), ce dernier tant susceptible de venir l'im­proviste. Et, au terme du Shabbat, on chante pour hter sa venue (25).

 

Beaucoup moins simple est la position du christianisme sur ce point dlicat. En bonne logique, on ne devrait plus, en chrtient, ­attendre le retour d'lie, puisque Jsus lui-mme a affirm: Je vous le dis : lie est dj venu. (Mt 17, 10-13; cf. Mc 9, 11-13). Pourtant, comme nous le verrons dans l'analyse des textes de Pres et crivains ecclsiastiques chrtiens, lie continue d'tre considr, par la croyance gnrale de la chrtient, comme le personnage-cl de la Fin des Temps. En effet, que le Messie soit dj venu "dans la chair" ne change pas grand-chose l'eschatologie chrtienne, puisque le Fils de l'Homme reviendra ou, si l'on prfre, 'viendra'  dans la gloire, pour juger les vivants et les morts  (selon le Credo). Toutefois, il y a une nuance de taille dans le scnario. Un obstacle insurmontable a t pos : le peuple juif, qui n'accepte pas les rgles du jeu exgtique chrtien. Devant cette rsistance, aussi inattendue que sans faille et farouchement convaincue, le rle escha­tologique d'lie tel que le conoivent certains Pres de lEglise, va se dplacer sur son axe ; le Tishbite restera bien celui qui introduit le Temps de la Fin, celui qui "prparera au Seigneur un peuple au cur bien dispos" (cf. Lc 1, 17) ; et comme il va de soi que les chrtiens n'ont pas un tel besoin, c'est donc du peuple juif que se chargera plus spcialement lie, le prcurseur du Messie.

 

 

 

 

II. Littrature patristique et chrtienne

 

 

1. Les textes

 

Il convient de corriger quelque peu ce qui vient d'tre dit prc­demment, afin d'viter toute ambigut. Loin qu'il existe un consensus unanime des Pres et des thologiens (26) propos du rle eschatologi­que d'lie, on peut dire, au contraire, qu'en dehors de quelques Pres et crivains ecclsiastiques que nous allons citer ci-aprs, l'opinion qui prvaut gnralement dans la tradition chrtienne semble bien tre qu'lie est revenu en la personne de Jean le Baptiste. Il n'empche que les arguments thologiques et exgtiques de ceux qui croient en la venue eschatologique du Tishbite nous paraissent mriter quel­que considration. Toutefois, il convient de remarquer que, mme chez ceux-l, il est assez rare de trouver trace du rle d'lie dans la conversion du peuple juif. Ce sont, bien entendu, les textes qui font allusion cet vnement eschatologique qui seront cits ci-aprs.

 

1) L'Apocalypse de Pierre. Texte thiopien (27): parle du retour futur d'Isral, dans un texte malheureusement obscur et lacunaire. Pierre y demande au Seigneur la signification de la parabole du figuier. Et le Matre rpondit et me dit : Ne comprends-tu pas que le figuier est la maison d'Isral... Il est question du figuier qui ne porte pas de fruit, puis de la venue de l'Antchrist ; ensuite il ressort d'un texte peu clair que les Juifs auront envers l'Antchrist la mme attitude que celle qu'ils ont eue vis--vis du Christ. Il semble qu'il faille comprendre qu'Isral peroit la mchancet de l'Antchrist et ne le suit pas. Puis le texte poursuit: Et quand ils le rejetteront, il tuera avec son pe, et il y aura de nombreux martyrs. Alors les bourgeons du figuier, c'est­--dire la Maison d'Isral, sortiront: beaucoup recevront le martyre de sa main. Hnoch et lie seront envoys pour leur apprendre que c'est le trompeur qui viendra dans le monde et fera des signes et des miracles pour tromper [cf. Mt 24, 24]. Et alors ils mourront de sa main et seront martyriss et seront reconnus parmi les bons et vrais martyrs qui ont plu Dieu pendant leur vie (28).

 

2) Hippolyte de Rome (170-236) : lui aussi (et - semble-t-il - un des premiers Pres penser de la sorte), prvoit la conversion du peuple juif la fin du monde. S'appuyant sur la prophtie des soixante-dix semaines de Daniel (Dn 9, 24-27), il crit: (Daniel) a donc voulu prdire la dernire semaine d'annes, la fin du monde. Les deux prophtes Hnoch et lie en occupent la moiti et incitent sans aucun doute la pnitence le peuple (juif), et toutes les nations. (De l'An­tchrist, 43 : PG X, 762).

 

3) Victorin de Pettau (mort vers 304): lui aussi lie la conver­sion des Juifs au retour d'lie et la prophtie de Malachie (ch. 3):  "Un ange descendant du soleil levant" : le texte parle du prophte Elie, qui doit venir avant le temps de lAntchrist, pour restaurer les Eglises et les affermir contre lintolrable perscution. Cest ce que nous lisons lors de louverture du livre, de lAncien Testament aussi bien que de la proclamation nouvelle. Car le Seigneur dit par Malachie : "Voici que je vous envoie Elie le Thesbite pour tourner les curs des pres vers les fils et le cur de lhomme vers son prochain" [Mal. 4, 5-6], cest--dire vers le Christ par la pnitence. "Tourner les curs des pres vers les fils" rsume la seconde phase de lappel : amener les juifs la foi du peuple venu aprs eux. Cest pourquoi on nous montre le nombre de ceux qui, mme parmi les juifs, accderont la foi, ainsi que la grande multitude issue des nations.  (Victorin de Poetovio, Sur l'Apocalypse et autres crits, VII, dit. M. Dulaey, Sources Chrtiennes n 423, Cerf, Paris, 1997, p. 85. (29)

 

4) Augustin (mort en 430 environ) : prvoit la conversion future d'Isral: Que, par ce grand et admirable prophte lie, la loi doive tre expose aux Juifs, aux derniers temps avant le jugement, et que les Juifs doivent croire au vrai Christ, c'est--dire au ntre, (cette ide) est trs rpandue dans les paroles et le cur des fidles. (Cit de Dieu, XX, 29: PL XLI, 704; cf. aussi Ibid. XX, 30, 3). En ces jours-l, les Juifs, ceux qui doivent voir l'Esprit de Grce et de misricorde [cf. Za 12, 10], se repentiront d'avoir insult le Christ dans sa passion, lorsqu'ils le verront venir dans sa majest, et qu'ils le reconnatront, lui dont leurs parents ont d'abord raill l'humilit ; mais leurs parents, les auteurs d'une telle impit, en ressuscitant, le verront ; ils seront dj punis, mais pas encore chtis () Cependant, ceux qui doivent croire, en ce temps-l, par l'intermdiaire d'lie, viennent de leur ligne (...) C'est pourquoi nous apprenons que (les vnements) suivants arriveront lors de ce jugement, ou tout proches de lui : (la venue d') ­lie le Tishbite, la foi des Juifs, la perscution de l'Antchrist, le juge­ment du Christ, la rsurrection des morts, la rsurrection des bons et des mchants, la conflagration du monde et sa rnovation. (Cit de Dieu, XX, 30, 3, 5; PL XLI, 706, 708)

 

5) Hilaire de Poitiers (315-367): rattache directement la concep­tion du salut d'Isral la fin du monde, la venue d'lie et l'accom­plissement de la prophtie de Malachie: (Le Christ) leur rpond qu'lie reviendra pour restaurer toutes choses (Mt 17, 11), c'est--dire pour appeler de nouveau la connaissance de Dieu ce qu'il trouvera d'Isral. Ces paroles signifient que Jean [le Baptiste] est venu, dans la vertu et l'esprit d'lie (Commentaire sur Matthieu, XVIII, 4: PL IX, 1015).

 

De mme qu'une partie des Juifs a cru par les aptres, de mme elle croira par lie, et elle sera justifie par la foi (ibid. XXVI, 5; PL IX 1058; cf. aussi: Trait des Mystres II, 15).

 

6) Diodore de Tarse (mort vers 390): D'aprs lui, seuls seront sauvs, en Isral, ceux qui rpondront l'appel d'lie. Le Tout Isral de St Paul ne dsigne pas l'ensemble du peuple juif, mais ceux qui seront appels par lie ou ceux qui, rassembls par lui, alors qu'ils sont disperss dans le monde, voudront venir la foi (30).

 

7) Jrme (342-420), dans son Commentaire sur Malachie (III, IV, 5-6: PL XXV, 1578), affirme que les Juifs et les hrtiques judasants pensent qu'lie doit venir avant leur Messie et qu'il rtablira toutes choses.

 

8) Cyrille d'Alexandrie (mort en 444). Pour lui aussi, Isral se convertira, la fin des temps (voir Commentaire sur Isaie I, I, 15; III, II, 29, 22-23). Dans un autre crit, aprs avoir cit la prophtie de Malachie, il commente : Celui-ci (lie), lorsqu'il viendra, ramnera l'intraitable Isral, ainsi qu'il convient ; il le sortira de la longue colre (de Dieu), il le rendra ami du Christ, et en paix avec Lui (Glaphyres sur la Gense, V, 3: PG LXIX, 262).

 

9) Thodore de Mopsueste (350-428). Malgr la raret des frag­ments de son uvre qui ont survcu, il apparat nettement que c'est de lui - tout au moins pour ce qui est de l'cole d'Antioche et du cou­rant nestorien - que remontent un assez grand nombre de traditions exgtiques de cette glise (31). Nous citerons ici un rsum du Com­mentaire de Malachie 3, 22-24, par l'vque nestorien, Ishodad de Merw (IXe sicle): Rappelez-vous, dit (Malachie), et n'oubliez pas la Loi que je vous ai impose par l'intermdiaire de Mose, (et) dont le tout premier signe qu'elle est observe est que vous accueilliez le Christ qui y est attendu, quand il apparatra pour votre salut et (celui) de tous (les hommes). Mais parce que, mme au moment de son apparition [celle de Jsus "crucifi sous Ponce-Pilate"] sur la terre, vous montrerez votre incrdulit, je vous enverrai, avant sa seconde venue du ciel, lie le Tishbite, pour unir entre eux les diviss, etc. Ceci donc suivant l'Interprte (c'est--dire Thodore de Mopsueste) (32).

 

10) Thodoret de Cyr (393-466). Lui aussi repousse le salut d'Isral la fin des temps. On retrouve chez lui le schma du retour d'lie selon la prophtie de Malachie. C'est la lumire de ce texte qu'il interprte Romains 11 : Et l'Aptre affirme plus vigoureuse­ment le salut futur des Juifs grce lie le Tishbite (Commentaire sur Ezchiel, XLVIII, PG LXXXI, 1254).

 

Et dans son Commentaire sur l'ptre aux Romains (XI, 25, PG LXXXII, 180), il crit: La ccit a frapp une partie d'Isral jusqu' l'entre de la totalit des paens, et ainsi, tout Isral sera sauv [cf. Rm 11, 26] (...) (St Paul) exhorte ne pas dsesprer du salut des autres (la partie qui n'est pas sauve). En effet, aprs que les Gentils auront reu la prdica­tion, ceux-l mmes [les Juifs] croiront, quand le grand lie sera venu, et leur aura apport la doctrine de la foi... Le tmoignage du Prophte l'tablit.

 

       Il est intressant galement de noter la citation suivante de Tho­doret, reproduite en syriaque par Ishodad de Merw, en ces termes: Thodoret dit que ces trois ans et demi (de Daniel 12, 12) constituent le temps o rgnera l'Antchrist la fin, et les quarante-cinq jours (le temps) partir (du moment) o le Fils de la perdition sera condamn et qu'lie triomphera, et qu'il dtournera tout homme de (l'Antchrist), admonestera les Juifs et prchera Notre Seigneur, jusqu' ce que Notre Seigneur apparaisse du ciel (Ishodad sur Daniel 12, 12) (33).

 

Et encore, sur Daniel 12, 1: 'En ce temps-l se lvera Michel, le grand Prince qui se tient prt pour les enfants de ton peuple'. Il veut dire: l'Archange, la tutelle duquel vous tes confis, viendra au se­cours des combattants. Et cela deviendra clair l'aide d'une autre interprtation. En effet, Dieu dit aux Juifs, par Malachie le prophte: 'Voici que je vais vous envoyer lie le Tishbite, avant que ne vienne le Jour du Seigneur, grand et subit ; c'est lui qui ramnera le cur du pre vers le fils, et le cur de l'homme vers son prochain (Septante), de peur que je ne vienne frapper la terre d'anathme.' Il nous enseigne donc que, lors des entreprises de l'Antichrist, apparatra le grand lie, proclamant aux Juifs l'avnement du Seigneur, et il en convertira beau­coup. C'est ce que signifie en effet: 'Il ramnera le cur du pre vers le fils', c'est--dire (il ramnera) les Juifs ceux qui taient destins croire parmi les nations. Ceux-l [les Juifs], en effet, il les appelle pres, en tant que plus anciens pour ce qui est de la connaissance. C'est pourquoi 'il ne dit pas: 'Il ramnera le cur du fils vers le pre', mais 'le cur du pre vers le fils', il assimile en effet le Juif qui croira, l'glise. Et du fait que, pour ce qui est de la connaissance, le Juif est plus ancien, alors que la nature de ces deux est une, c'est avec raison qu'il poursuit: 'Et le cur de l'homme vers son prochain', enseignant (par l) que, certes, leur nature [celle des Juifs et des chrtiens] est une, mais que la connaissance divine a t donne aux Juifs d'abord. C'est en raison de leur incrdulit qu'ils se sont avrs tre les derniers. Mais quand ils croiront, par la prdication du grand lie, ils seront assimils ces nations qui se sont saisies du salut qui leur tait envoy, et ils seront consomms en une seule glise (PG 81, col. 1533).

 

 

2. Analyse des thmes

 

Le fragment de l'Apocalypse de Pierre cit plus haut est intressant plus d'un titre. Isral y est compar au figuier de l'vangile, dessch par Jsus. L'intention favorable aux Juifs est nette ; alors que Jsus dit au figuier: dsormais tu ne porteras plus de fruit! (Mt. 21, 19), notre crit nous dclare avec assurance: Alors les bourgeons du figuier, c'est--dire la Maison d'Isral, sortiront... - ce qui semble bien tre une allusion Is 27, 6 : A l'avenir Jacob s'enracinera, Isral bourgeonnera et fleurira...

 

Autre lment curieux dans cet crit : Hnoch et lie sont envoys Isral pour leur apprendre que c'est le trompeur qui viendra dans le monde et fera des signes et des miracles pour tromper. On peut s'tonner de cette prmonition - prcisment chez les Juifs - prdite dans un crit chrtien. Il semble donc que cette apocalypse ait vu le jour dans un milieu judo-chrtien.

 

Hippolyte de Rome (170-236) s'appuie sur Daniel 9, 24-27, c'est­--dire la prophtie des 70 semaines, pour dcrire les vnements de la Fin. Pour lui, il est clair qu'Hnoch et lie (34) reviennent, quoique leur mission auprs des Juifs ne soit pas exclusive, car ils incitent sans aucun doute la pnitence le peuple (juif) et toutes les nations (35).

 

Chez Victorin de Pettau (mort en 304), les choses sont beaucoup plus subtiles, et l'intention apologtique est nette. La prophtie de Malachie est utilise pour caractriser le rle d'lie comme convertis­seur du peuple juif la foi... au Christ : Voil que je vous envoie lie, le Tishbite, pour tourner le cur de l'homme vers son prochain, c'est­--dire vers le Christ, par la pnitence. Mieux, les Juifs doivent se rallier au peuple qui leur a succd, c'est--dire l'glise. Ainsi comprend Victorin le tourner les curs des Pres (Juifs) vers les Fils (chrtiens).

 

On trouve mme chez cet crivain une chose surprenante, signa­le plus haut (n. 29) : les 144.000, qui suivent l'Agneau partout o il va, sont des Juifs convertis Jsus par lie !

 

L encore, il est clair que le dialogue existe bien avec les Juifs, et cet crit, lui aussi, malgr son caractre ecclsial prononc, appartient sans doute un courant qui n'a pas renonc au lien indissoluble avec l"Isral selon la chair", bien que sa perspective de l'unit finale des deux peuples soit renvoye aux calendes de l'Histoire.

 

Il serait inutile d'examiner successivement chacun des textes cits ci-dessus, d'Augustin Thodoret de Cyr ( savoir, Hilaire de Poitiers, Diodore de Tarse, Cyrille d'Alexandrie, Thodore de Mop­sueste), car ils ont peu prs tous la mme structure : attente et esprance d'une conversion des Juifs, la Fin des temps, par l'entre­mise d'lie ; conversion considre comme une adhsion de foi au Christ Jsus.

 

 

3. Synthse

 

Il n'est pas ncessaire de revenir sur le problme abord dans l'Introduction, concernant les deux courants divergents propos d'lie. Disons, pour faire bref, que ceux des Pres et crivains chrtiens qui pensent qu'il faut prendre la lettre les paroles de l'vangile, au sujet de Jean-Baptiste identifi lie, ne s'occupent plus du prophte et n'envisagent mme pas son retour eschatologique, ce qui est normal.

 

Pour ce qui est du second courant qui tient pour un retour eschatologique d'lie, je n'ai pas cru devoir citer des textes qui affirment la chose sans plus, ce qui ne fait gure progresser la recherche. Par contre, j'ai mis l'accent sur des passages qui assignent lie le rle de convertisseur de son peuple, en particulier, parce que c'est dans ceux-l que l'on trouve le plus d'lments concrets sur le rle d'lie. Il semble plausible que certains Pres aient t influencs par des apocalypses, telles, entre autres, celles d'lie et de Pierre (36), et dautres crits apocryphes et pseudpigraphiques. Mais ce point ncessiterait une solide tude sui generis, pour qu'on puisse en tirer des conclusions utiles.

 

L'lment le plus remarquable qui se dgage de cette brve slec­tion de textes est celui-ci : Le rle d'lie, comme 'convertisseur' du peuple juif, la fin des temps, apparat bien comme le dcalque de celui de Jean le Baptiste, lors de la premire venue du Christ dans la chair.

 

Certes, la chose n'est pas toujours exprime, mais l'ide est sous-­jacente dans la quasi-totalit des cas; on le voit surtout par l'image d'lie et la faon dont est dcrite son action de prdicateur: il prcde le Messie (= Jsus), il restaure et convertit... C'est exactement l'image que les vangiles nous prsentent de Jean le Baptiste.

 

Je reviendrai sur ce point dans la conclusion gnrale, outre que je m'efforcerai de dceler sous quelle influence et par quel processus les Pres et les crivains chrtiens en sont arrivs une telle concep­tion du rle d'lie.

 

 

III. LES NESTORIENS

 

J'ai cru bon de consacrer un chapitre particulier cette glise schismatique, car il s'avre qu'on trouve, chez certains de ses cri­vains, un bon nombre de traditions juives - fait dj remarqu par Levene et Jansma (37) -, ou, tout le moins, judo-chrtiennes, provenant surtout des apocryphes et des pseudpigraphes (38).

 

Pour ce qui est des traditions juives, on en a vu un bel exemple, plus haut, avec le kohen tsedeq, du Talmud Souccah, et le kahna zadiqa, de l'exgte nestorien, Ishodad de Merw (39) ; on en citera un galement en ce qui concerne les apocryphes. Dans une de ses homlies escha­tologiques, Narsa de Nisibe appelle l'Antchrist 'Impudent' (40), et c'est bien ainsi qu'il est appel dans l'apocalypse copte d'lie (41), entre autres. Nous aborderons successivement deux crivains fort diffrents l'un de l'autre : Narsa (Ve sicle) tout d'abord, le plus apo­calyptique, le plus prolixe aussi ; puis, le fameux compilateur exgte, lso'dad de Merw (IXe sicle),

 

 

A. Narsai (Ve s.)

 

1. Textes

 

Pour Narsa je ferai une exception la rgle que je me suis fixe et je citerai, aprs un premier texte consonant avec la prophtie de Mala­chie, un autre extrait, assez long, d'une homlie mettant en scne lie dans un contexte, certes, fort apocalyptique, mais sans la connotation de conversion du peuple juif.

 

Le Rebelle ralisera tout ce qu'il veut par le fils de perdition, et alors, le Crateur placera sur la terre un signe de misricorde: lie apparatra soudain et contiendra l'imptuosit du Trompeur; et il fera cesser sa course, pour qu'il ne fasse pas trop glisser tout homme. C'est cette condition qu'lie sera envoy, la fin des Temps, pour venir ordonner toutes choses [cf. Mc 9, 12] avant la manifestation du Christ. lie viendra d'abord, pour faire taire les voix de l'erreur, et ramener le cur des pres, pour qu'ils soient corrigs par leurs fils (cf. Ml 3, 24). Le roi enverra la terre habite un messager plein de paix, pour que, par la rvlation de ses paroles, il tempre l'amertume du Colreux. Par lui, comme (par) une lampe, il illuminera les tnbres dans la science, et par lui, comme (par) un guide, il ramnera les gars dans le chemin de la vie. Par les paroles d'lie prendront fin les paroles du Trompeur, et les captifs trancheront leurs filets et reviendront de l'iniquit. lie smera en abondance des paroles de contrition, et accrotra, par la rose de ses paroles, le repentir du peuple et des peuples [= Juifs et Nations]. Dans l'ordre o servit Jean, avant sa manifestation terrestre (celle de Jsus), dans le mme (ordre) viendra lie, avant sa manifestation cleste. Il s'est choisi deux hrauts charnels dans ses deux manifesta­tions, pour qu'ils lui prparent sur terre des demeures d'amour dans l'me. Jean a annonc sa naissance, et lie sa manifestation, mais leur signe eux deux est unique : ramener lui les perdus. lie multi­pliera les avertissements: 'Voici que la fin est proche dsormais ; revenez de (votre) errance, gars, dans la voie sereine de mes paroles' (42).

 

Les deux autres textes de Narsa, que nous abordons maintenant, n'ont rien voir avec le thme principal de ces pages. Je crois cependant utile de les citer assez largement, car ils sont reprsentatifs d'un genre - fort peu rpandu, ma connaissance, au moins dans la littrature chrtienne tardive -, et rappellent trs nettement le genre apocalyptique, tel qu'on le trouve, par exemple, dans les crits sectaires intertestamentaires. Toutefois, tant donn leur longueur, on ne les commentera que fort brivement.

 

Il (c'est--dire un signe cach) enverra un messager (pris) parmi nous vers sa mchancet, et il fera taire son tumulte par le bruit de ses paroles. Comme le rayon d'une sphre, il apparatra soudain, et il chassera de l'humanit les tnbres de ses turpitudes. Tel un comman­dant, le fils des trangers (43) sortira sa rencontre, et il lui arrachera les hommes captifs, par la puissance de l'Esprit; il viendra la fin, le prophte de l'Esprit, pour aller combattre contre le Rebelle, qui explique (sa) fraude. Il combattra spirituellement contre le Fraudeur, et il lui montrera qu'il y a dans notre corps la puissance de l'Esprit. Au moment o il croit raliser son dsir dans les (tres) corporels, un (tre) corporel apparatra et rvlera son mensonge. Au jour o il pense qu'il a dj rgn sur toutes choses, un homme lvera la parole de sa bouche et il l'humiliera. D'entre nous, l'homme sortira (pour combattre) contre celui qui est rempli d'orgueil, et il lui livrera bataille publiquement, la vue de toutes les cratures. L'Esprit armera un soldat de notre camp, et l'enverra faire la guerre contre sa furie. Dans notre corps, il (Satan) a combattu contre notre libert et elle fut vaincue par lui, mais par notre corps il sera vaincu, lui aussi, et tous se moqueront de lui. C'est par le corps, qu'il a vu corrompu par ses convoitises, qu'lie, lui aussi, montrera sa vaillance. Le corps qui a rsist la corruption de la mort avide fera la guerre contre le Rebelle qui a introduit la mort. Une grande guerre aura (lieu) sur la terre, la fin des temps, dans laquelle deux (tres) corporels lutteront avec deux puissances; ils revtiront, comme armure sur leurs sens, la vrit et la fraude, et ils (se) lanceront les fl­ches de leurs paroles l'un contre l'autre. Le fils des trangers se ceindra entirement de la vrit, et le fils de la perdition sera vtu de l'apparence du mensonge. Le fils de la droite sera revtu de la cuirasse de la justice, et le fils de perdition sera habill avec les guenilles de l'abominable iniquit. Le casque de la foi a t pos sur le prophte de la vrit, et la coupe de la fraude a t place sur la tte de l'ouvrier trompeur. Le juste combattra vaillamment au nom de la justice, et celui qui est totalement inique dversera des paroles de mensonge. Mensongre­ment le mchant combattra avec le Malin, son compagnon, et vraiment la vrit triomphera par la bouche d'lie (44).

 

Ph. Gignoux observe fort justement (45) : ce stade, ce combat n'est pas seulement un combat singulier, c'est aussi le combat contre toutes les puissances du mal, contre les dmons et les hommes pervers, mais, de mme qu'lie l'a emport sur les prtres de Baal, de mme, il vaincra dans ce combat, que nous dcrivent aussi l'homlie n 51 et, d'une manire plus ample, un passage de l'homlie n 52 (46).

 

L'gar ralisera toute sa convoitise auprs des gars, jusqu' ce que le fils des trangers sorte pour combattre contre lui. Le fils des trangers sortira la rencontre du fils de perdition, et il fera cesser son tumulte par la puissance de l'Esprit. L'Esprit quipera l'homme charnel d'une arme spirituelle, et l'enverra faire la guerre contre Satan. Les hommes et les (tres) clestes verront une grande merveille, lorsque les dmons et les hommes lutteront contre un seul homme. Lui seul mnera le combat contre des multitudes et des lgions de guerriers seront vaincues par lui. Il descendra comme un athlte et se tiendra entre leurs rangs, et il lvera sa voix, et les armes du Malin en trembleront. La cration sera dans le stade pour son combat, et le monde se rassem­blera pour voir la lutte d'un seul (tre) contre des milliers. Il se tiendra au milieu, dans le thtre du combat, et les (tres) terrestres et clestes le considreront (...) le fils des trangers fera luire sa parole comme une pe, et le Hasseur s'enfuira et ne pourra l'emporter devant ses paroles. Les paroles de celui qui est plein de zle seront des flches acres, et il enfoncera le camp des dmons. Des milliers de mille et des myriades (d'tres) l'observeront et s'enfuiront se cacher, comme des renards dans leurs tanires. Il fera une guerre terrible contre les armes du Malin, jusqu' ce qu'apparaisse le Roi de la hauteur et qu'il l'aide.

 

 

2. Analyse des thmes

 

Premire constatation vidente: aucune allusion nette n'est faite par Narsa ( tout le moins dans les extraits abords ici) au rle eschato­logique d'lie comme convertisseur la foi au Christ Jsus, toutefois, il semble certain que cette conception tait connue du directeur de l'cole de Nisibe, et qu'il l'a faite sienne. Le premier ex­trait, cit ci-dessus, semble aller dans ce sens, puisquil compare les deux missions de Jean le Baptiste = lie, dont le but tait le mme (selon Narsa), savoir, ramener lui les perdus, et en tenant compte du fait que tant Jean le Baptiste que Jsus ne furent envoys qu'aux Juifs (cf. Mt 15,24), il semble bien que Narsa considre comme tant du rle d'lie de convertir (entre autres) les Juifs. Un autre passage de l'extrait cit semble corroborer cette impression ; il y est dit en effet: lie viendra d'abord, pour faire taire l'erreur et ramener le cur des pres, pour qu'ils soient corrigs par leurs fils (47). L'allusion Malachie ne doit pas en faire oublier une autre, qui semble encore plus forte. Dans l'van­gile de Matthieu 12, 22-29, Jsus est accus de chasser les dmons par la puissance de 'Beelzboul, le prince des dmons' (v. 24). A cette accu­sation, il rpond : Si moi, c'est par Beelzboul que j'expulse les dmons, vos fils (48), par qui les chassent-ils ? Aussi seront-ils eux-mmes vos juges (v. 27). D'aprs une tradition chrtienne tenace (49), ces 'fils', auxquels fait allusion Jsus, sont les Disciples eux-mmes, lesquels constituent une gnration nouvelle qui, bien qu'issue des pres que sont les scribes et les pharisiens, ne suivront pas leurs traces, mais celles du rformateur religieux thaumaturge.

 

Mais la phrase la plus rvlatrice est bien la dernire de cette citation, qui nous apprend qu'lie amnera au repentir le peuple et les peuples; comme dit plus haut, il s'agit des Juifs et des Nations (50). Ainsi, la cause parat entendue : la conversion des Juifs est attendue et prvue par Narsa pour la fin des temps, et elle sera l'uvre d'lie.

 

Toutefois l'lment le plus remarquable des extraits des deux homlies de Narsa, cits plus haut, est, sans conteste, le rle de 'Champion de Dieu' jou par lie dans son combat singulier contre l'Antchrist. Il serait intressant de pouvoir dterminer les sources du clbre commentateur nestorien, afin d'tre en mesure de retracer l'origine et l'volution de ce thme ; malheureusement nous en ignorons presque tout, ce stade de la recherche tout au moins.

 

Le seul crit qui prsente quelque affinit (lointaine) avec ces textes tranges est - la rigueur - le Rouleau de la Guerre des Fils de Lumire contre les Fils des Tnbres, dcouvert dans le dsert de Juda. Le rle d'lie, dcrit comme un athlte qui se tient dans les rangs des combattants, rappelle celui du premier prtre (hakohen ha-ehad) de la Rgle de la Guerre (VII, 12), dont il est dit qu'il ira sur le front de tous les hommes de la ligne (de bataille) pour fortifier leurs mains dans la guerre. D'ailleurs, en gnral, le caractre cultuel du combat est marqu dans ces deux crits, au demeurant fort dissemblables, et dont les sources sont, sans aucun doute, trs diffrentes.

 

Il a paru utile de consacrer un paragraphe particulier au clbre crivain estorien. En effet, ces textes tranges, si curieusement dnus de parallles, semble-t-il, doivent bien remonter quelque tradition. A mon avis, Narsa a utilis des crits apocalyptiques juifs aujourd'hui disparus ( l'exception de quelques bribes, souvent douteuses, con­serves dans des compilations hbraques tardives, sur lesquelles il est difficile de fonder des hypothses scientifiques srieuses). Cependant il importe de souligner que, mme en faisant l'conomie de cette hypo­thse d'une influence d'crits apocalyptiques juifs apocryphes sur Narsa, il est clair que ce dernier a retenu la typologie d'lie, que nous connaissons bien d'aprs la Bible (I Rois). En effet, il n'est pas besoin d'aller chercher loin pour trouver la typologie du 'Champion de Dieu et de l'orthodoxie', qu'utilise Narsa dans les fragments analyss ci-dessus : elle ressort fort nettement des actions d'lie, telles que nous les relate la Bible. lie est bien seul contre tous :  Je suis rest moi seul et ils cherchent m'enlever la vie (51) ; il est bien le prophte zl et le vengeur impitoyable de l'Alliance divine: Je suis rempli d'un zle jaloux pour LEternel Sabaoth, parce que les Isralites ont abandonn ton alliance... (52). Seul, il s'oppose tous les faux prophtes ; seul, il tient tte au tout-puissant Achab et la redoutable Jzabel. Bref, on peut dire que Narsa trouve, dans le Livre des Rois, tous les lments fonda­mentaux susceptibles de l'aider composer sa figure de l'lie eschato­logique, luttant seul face l'Antchrist, au milieu de la corruption et de l'apostasie gnrales.

 

 

3. Synthse

 

Malgr tout ce qui vient d'tre dit, il reste bon nombre d'lments qui sont propres Narsai et n'ont certainement pas pu tre imagins partir de situations bibliques connues. Je l'ai dit, il se peut que ces lments proviennent d'crits apocalyptiques juifs ou judo-chrtiens. En outre, ces textes comportent des lments sotriques originaux fort nets ; par exemple, l'insistance sur le rle du corps dans cette lutte trange, dcrite par Narsai, entre deux tres corporels investis chacun d'une puissance surnaturelle.

 

Autre aspect qui demande une lucidation particulire : le genre de combat dcrit est verbal, mais il est fatal et mme mortel ; et il faut bien avouer que nous ne savons gure ce qu'entend Narsa par des phrases telles que : (lie) fera cesser son tumulte (celui de l'Antchrist) par la puissance de l'Esprit. Ou bien: L'Esprit quipera l'homme charnel d'une arme spirituelle (...) et il lvera sa voix, et les armes du Malin en trembleront (53).

 

De mme, il nous est difficile de nous imaginer comment le monde se rassemblera pour voir la lutte d'un seul contre des mil­liers.

 

Seul point d'appui peu prs sr: l'Apocalypse. Une phrase telle que : le Fils des trangers (= lie) fera luire sa parole comme une pe (...) ; les paroles de celui qui est plein de zle seront des flches acres, et il enfoncera le camp des dmons, rappelle assez bien les deux tmoins de l'Apocalypse (11, 3ss) qui prophtiseront pendant 1260 jours, revtus de sacs (v. 3), et dont il est prcis : si l'on s'avi­sait de les malmener, un feu jaillirait de leur bouche pour dvorer leurs ennemis (54) ; etc.

 

Bref, Narsa garde le cadre de l'criture dans ses deux pomes religieux, avec, toutefois, bien des notes personnelles qui mrite­raient une tude spciale, tant pour la question des sources que pour celle du but spirituel ou apologtique poursuivi par l'auteur.

 

Pour terminer, il ne sera peut-tre pas inutile de risquer l'hypo­thse que cet aspect de 'Champion de Dieu', qui semble propre Narsa, soit, en fait, une tradition patristique (antiochienne ?) recueillie par les Nestoriens. On sait, en effet, que ces derniers ont fix, dans leurs nombreuses uvres homiltiques et exgtiques, une foule de tradi­tions apostoliques, pseudpigraphiques et patristiques, dont certaines n'ont plus d'quivalents connus de nous. A ce titre, leurs uvres mri­teraient un examen particulier.

 

Et voici une illustration de ce que le thme susdit n'tait pas l'apanage de Narsa ; on trouve en effet chez le prtre nestorien, de langue grecque, Cosmas Indicopleusts (VIe sicle), le texte suivant (55):

 

Voici lie, le premier des hommes qui montra aux hommes courir travers les cieux, le premier des hommes qui a dmontr que la route des anges et des hommes est une; lui qui avait reu la terre pour demeure, il parcourt le ciel tout entier ; mortel, il rivalise avec les immortels; lui qui marchait sur la terre, tel un esprit, il plane dans le ciel avec les anges (...) lie, homme de longue vie, sans vieillesse, stratge gard en rserve contre l'Antchrist, qui s'opposera lui, con­fondra sa fourberie et son orgueil, et ramnera Dieu, lors de la con­sommation des sicles, tous les hommes gars par sa sduction. Voici celui qui est jug digne d'tre le prcurseur de la deuxime glorieuse venue du Seigneur Christ !....

 

De mme, trois sicles plus tard, Ishodad de Merw (IXe sicle), le savant vque nestorien de Hedatta, commentant 2 Rois 2, 11, dclare propos d'lie:

 

Les mots: 'Des chevaux et un char de feu', cause de l'ardeur et du zle (d'lie), et parce qu'il aura combattre l'arme de feu de l'Antchrist (56).

 

 

B. Ishodad de Merw

 

Souvent cite dans ces pages, l'uvre de ce savant exgte nes­torien a pour nous l'immense avantage d'avoir bnfici d'une dition soigneuse et d'une traduction prcise, auxquelles ne manquent ni notes, ni remarques du plus grand intrt, par les soins du Pre Van den Eynde, de Louvain. Ceci pour l'Ancien Testament. Pour le Nouveau Testa­ment, nous disposons de l'dition (avec traduction en anglais par Gib­son) (57) du Commentaire qu'Ishodad lui a consacr.

 

Cette compilation, par son volume et par sa valeur intrinsque, est un rservoir inpuisable de traditions, tant nestoriennes que patris­tiques; en outre, comme on y a dj fait allusion, elle contient un nombre important d'emprunts la littrature apocryphe et la tradition rab­binique. Toutefois, son inconvnient est fonction inverse de ses avan­tages, savoir: beaucoup de sources et fort peu de rfrences.

 

Il reste que cette uvre, vritable somme encyclopdique de l'exgse, est indispensable, non seulement la connaissance de l'her­mneutique nestorienne, mais celle de l'historiographie et de l'exgse bibliques en gnral. En particulier, on y trouve un luxe de dtails (d'origine souvent inconnue) sur les vnements, les personnes et les lieux du rcit biblique, qui font de cette uvre un vritable manuel d'tude du milieu biblique.

 

 

1. Textes

 

lie est assez souvent voqu chez Ishodad. Voici les principaux passages caractristiques (sans revenir sur les trois dj voqus plus haut). Ils nous fournissent des renseignements prcieux sur le 'profil' du prophte.

 

- Sur Dt 18, 15 (58) :

lie aussi est dclar gal ou sup­rieur Mose en fait d'excellence, tant en raison des (actions inoues) qu'il a faites et qu'il fera (encore), que parce qu'il a t prserv de la mort.

 

- Sur 1 Rois 17, 1 (59):

Les mots '(lie), des colons de Galaad', C'est analogue ce qui est dit de Halqana 'de la colline des guetteurs' (etc.). (L'criture) nomme (le prophte) '(un) des colons' (60) parce que les prtres n'avaient pas de ville propre mais sjournaient dans les villes qui leur taient dsignes comme rsidence, pour eux et leur famille. Car lie tait prtre.

 

- Sur Malachie 3, 22-24 (61): lso'dad n'hsite pas prsenter l'opinion adverse, forte de l'autorit d'phrem, quitte la faire suivre de l'opinion des tenants du retour eschatologique d'lie :

Mais Mar phrem et d'autres docteurs appliquent le nom d'lie Jean le Baptiste. Car si c'tait d'lie le Tesbite que (Dieu) dit qu'il le leur enverra, il ne leur ordonnerait rien d'autre que d'observer la loi de Mose jusqu' la (seconde) venue du (Christ); mais si la loi n'est donne tre observe que jusqu' Jean, c'est ce dernier qu'il nomme ici lie, en raison de ses reproches, de son zle, de son genre de vie, etc., comme l'a dit Notre Seigneur : 'Voici, dit-il, lie est venu et on ne l'a pas reconnu'; et l'ange Zacharie: 'Lui-mme', dit-il, 'marchera devant le Seigneur Dieu dans l'esprit et la puissance d'lie le prophte', etc. Mme Zorobabel, en effet, fut appel David ; etc.

D'autres disent: par le fait qu'il a dit: 'son jour grand et redou­table', il est vident qu'il parle du dernier avnement (du Christ) et d'lie le Teshbite. Par contre, son premier avnement se fit dans l'abais­sement, la grotte, la crche, etc. : 'mpris et dconsidr des hommes', dit (l'criture) (...) Le Grec aussi dit 'lie le Teshbite' au lieu d'lie le prophte'.

 

Enfin, nous trouvons, dans le commentaire de Ishodad sur l'ptre aux Romains (Rm 11, 17-28), ce passage intressant (62):

 

Quel est donc le mystre? Cet endurcissement de cur est sur­venu Isral 'pour un temps'. Il veut dire qu'ils ne resteront pas ind­finiment trangers Dieu, mais un temps viendra o ils confesseront la vrit, quand tous les hommes auront reu l'enseignement de la religion. En fait, il annonce le temps de l'avnement d'lie. Et qu'en rsultera-t-il' ? 'Alors tout Isral sera sauv', c'est--dire tous les Juifs qui ont, par nature, affinit de race avec Isral; alors, dit-il, en ce temps-l ils retourneront tous lie comme leur propre prophte, et par son entremise ils s'approcheront de la foi au Christ...

 

 

2. Analyse des thmes

 

Il est clair que Ishodad ne mnage pas sa peine pour tablir le portrait minutieux d'lie. Son appartenance sacerdotale (que nous n'avons taye que d'une citation, ici) est plusieurs fois affirme et mme prouve.

 

En outre, on note, chez Ishodad, une grande sensibilit au rle eschatologique d'lie ; avec les opinions de Thodore et Thodoret qu'il rapporte (voir plus haut), et la sienne propre (mentionne ci-dessus), nous avons de lui six affirmations du rle eschatolo­gique d'lie, ce qui n'est pas ngligeable.

 

 

3. Synthse

 

Nous constatons, une fois de plus, la richesse et l'importance de la tradition syriaque nestorienne pour l'interprtation de l'criture, en gnral, et pour le thme du retour eschatologique d'lie, en par­ticulier.

 

Il n'a pas t possible de citer ici in extenso plusieurs passages, fort riches en dtails concrets dont l'origine nous chappe, et auxquels, autant que je sache, nous ne connaissons pas de parallles, tant dans la littrature chrtienne que dans la rabbinique.

 

Nous avons dj voqu le poids probable de la tradition apo­cryphe. En l'absence d'une monographie srieuse sur le sujet, il va de soi que toute conclusion htive serait prmature, mais il reste que la chose parat plus que vraisemblable. Pour ce qui est des traditions concernant lie, le phnomne ne devrait pas tonner ; en effet, nous voyons que, dj du vivant de Jsus, un certain nombre de 'critres' messianiques taient admis par les scribes et les pharisiens, et pourtant ils ne figurent tels quels dans aucun crit biblique, ft-il apocryphe. Par exemple, la triple question adresse Jean le Baptiste par les prtres et les lvites (Jean 1, 19) est une preuve de l'existence de 'schmas' vhiculs par une tradition orale tenace.

 

L'ordre des personnages attendus pour le temps de la Fin tait clair et infrangible : le prophte [cf. Jn 1, 21], lie, le Messie. Jean le Baptiste, on le sait, ne se reconnaissait dans aucune de ces trois fonctions. La tradi­tion chrtienne, elle, embarrasse par les affirmations contraires de Jsus et leur allure ambigu et mystrieuse, s'y reconnaissait encore moins. Enfin, les nestoriens, on vient de le voir, forts d'une tradition beaucoup plus sre d'elle que la grecque (mme si ses sources sont prcisment grecques! savoir, entre autres, Thodore et Thodoret), n'avaient pas de ces tergiversations et faisaient confiance au prophte Malachie plutt qu' Ephrem, si vnr soit-il ! (voir, ci-dessus, note 61).

 

 

 

IV. CONCLUSION GNRALE

 

 

Dans les pages prcdentes, j'ai effectu une revue - sommaire, certes, mais assez reprsentative, me semble-t-il - des principales con­ceptions, tant juives que chrtiennes, du rle eschatologique d'lie.

 

Il en ressort qu'au-del de dtails plus ou moins pittoresques et ori­ginaux, il reste un noyau trs  cohrent de traditions, dont on peut dgager les lignes de force suivantes:

 

  • La typologie biblique d'un lie zl pour l'orthodoxie reli­gieuse, violent dans sa colre, intrpide dans sa foi, et dot de pouvoirs surnaturels - bnfiques ou malfiques, selon les ncessits de la mission de prophte. Cette typologie constitue l'arrire-plan fondamental et la trame indestructible de maintes spculations postrieures, tant juives que chrtiennes, sur le rle d'lie.
  • En christianisme, cette typologie se renforce de celle de Jean le Baptiste, dont la description par l'ange Gabriel ( en croire l'van­gile) rappelle indniablement lie : Car il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira ni vin ni boisson forte ; il sera rempli d'Esprit Saint ds le sein de sa mre et il ramnera de nombreux fils d'Isral au Seigneur leur Dieu. Il marchera devant lui avec l'esprit et la puissance d'lie, pour ramener le cur des pres vers les fils et les rebelles la prudence des justes, prparant au Seigneur un peuple bien dispos. (Lc 1, 15-17).
  • Tant chez les Juifs que chez les chrtiens, la croyance en un retour d'lie tait fort rpandue. Si la chose allait de soi pour les Juifs, il n'en tait pas de mme pour les chrtiens. Sur ce point controvers, l'glise n'a jamais tranch de manire autoritaire. Nous l'avons vu (62), l'embarras des Pres sur cette question d'un retour ventuel d'lie est compliqu par l'affirmation de Jsus, selon laquelle Jean le Baptiste est cet lie qui doit venir (Mt 17, 10-13 et parallles). Toutefois, il semble bien que le consensus gnral des fidles (qui sera invoqu explicitement par certains Pres, tel Augustin (63), incline, de faon dterminante, en faveur d'une croyance en ce retour eschatologique d'lie.
  • Pour ce qui est du rle d'lie comme 'convertisseur' du peuple juif, il serait trop facile d'affirmer qu'au moins sur ce point, toute influence juive est carter. Je pense, au contraire, que ce n'est que sur la base de spculations juives concernant le rle de convertisseur du peuple juif - au sens traditionnel de lexpression hbraque, teshouvah, qui se retrouve dans lexpression du Nouveau Testament  baptme de repentance  (cf. Mc 1, 4 = Lc 3, 3 ; A, 13, 24 et 19, 4) - qu'a pu se faire jour une telle conception, apparemment entirement chrtienne et dnue de toute racine juda­que.
  • En effet, nous avons vu plus haut (dans la Partie I consacre l'tude du retour eschatologique d'lie dans la littrature rabbinique), qu'lie a un rle dcisionnaire et cultuel fort net : il tranche, il dcide du pur et de l'impur, il rtablit la paix entre les Isralites et rsout les questions dogmatiques pendantes. En outre, il rveille son peuple, l'amne une grande pnitence. La Rdemption d'lie est compare celle de Mose, mieux: elle est dfinitive. Enfin, outre qu'il utilise ses pou­voirs thaumaturgiques pour sauver et mme ressusciter des morts, lie fait partie du groupe des quatre personnages eschatologiques que le Talmud Sotah nous prsente comme correspondant aux quatre forgerons (destructeurs) de Zacharie 2, 2, qui abattent les puissances malfiques coalises contre Isral.
  • Un simple coup d'il sur les spculations chrtiennes examines dans les Parties II et III du prsent article, consacres l'image escha­tologique d'lie, vue par les Pres de l'glise et les crivains chrtiens, nous convaincra rapidement qu' l'exception de l'aspect dcision­naire halachique, ce sont prcisment ces thmes qui ont servi de trame aux dductions chrtiennes, spcialement celles qui voient dans lie l'artisan de la conversion du peuple juif au Christ (= Jsus), la fin des temps.
  • Il suffisait d'ajouter la connotation chrtienne - ou plus exactement christologique - cette conversion eschatologique que les sources juives elles-mmes mettent au crdit d'lie, pour christianiser un thme juif profondment enracin dans la tradition aggadique. Et ceci avec d'autant plus d'aisance, que maintes interprtations juives sur ce rle de rformateur eschatologique, prvu pour lie, se rfraient Malachie 3, comme c'est d'ailleurs naturel.
  • Qu'on me comprenne bien. Je ne prtends pas que, sans 'l'aide' de la tradition juive, les docteurs chr­tiens n'en seraient jamais venus de telles conceptions du rle escha­tologique d'lie. Il est bien vident que, tant la prophtie de Malachie que l'imagerie d'lie, gorgeur des prtres de Baal, et les "ascensions" d'lie apocryphes, sans parler de la typologie de Jean le Baptiste dj voque, constituaient autant de facteurs propdeutiques ce profil eschatologique lie comme convertisseur et champion de Dieu contre l'Ant­christ. Ce que je veux dire est ceci: c'est prcisment parce que les rabbins avaient fait d'lie le personnage-cl de leur eschatologie eux (c'est--dire la venue des temps messianiques sur la terre, et non la 'fin du monde' ou mme celle 'des temps'), que les chrtiens, sans aucun doute dans un but de polmique ou, tout le moins, de concur­rence confessionnelle - bien comprhensible, au demeurant en vinrent cristalliser sur lie toutes les vertus ncessaires cette tche eschatologique tant attendue (sur la foi de l'auteur de l'ptre aux Ro­mains) : la conversion finale du peuple juif, le re-verdoiement de l'oli­vier franc.
  • Ajoutons ces constatations un lment qu'il est, certes, difficile de cerner avec prcision, mais qui semble certain, savoir : l'lment d'origine juive au sein de l'glise dans les premiers sicles. Il ne fait gure de doute que ces convertis, dont certains devaient tre fort verss dans les critures juives, tant canoniques qu'apocryphes, ont d fortement contribuer rpandre et acclimater, au cur de la rflexion christologique de la jeune glise, des thmes qui ne pouvaient que venir la rencontre des aspirations apologtiques et missionnaires chrtiennes. Cet lie dont l'esprit avait anim Jean le Baptiste - l'artisan de 'la premire conversion des Juifs aux temps du Jsus historique, et le Prcurseur tu d'un Messie tu, lui aussi -, cet lie-l devait, sans aucun doute, accomplir la prophtie de Malachie, et revenir triompha­lement, la fin des temps, rditant, l'chelle plantaire, les prodiges de ses miracles et de sa prdication de feu au temps du roi Achab, ouvrant ainsi la voie au retour, glorieux et dfinitif, du vrai Messie ressuscit, Jsus (64).

 

Ainsi donc, il apparat - de faon convaincante, semble-t-il - que c'est, une fois de plus, au trsor inpuisable de la tradition juive la plus vivante qu'a puis la jeune glise pour composer sa typologie escha­tologique du Salut par le Messie, prcd de son Prcurseur.

 

L'vangile fournissait la typologie historique et spirituelle (65), l'Apocalypse de Jean, la phrasologie et l'imagerie eschatologiques, tandis que les critures et la Tradition juive restaient le terreau, sr et fcond, sur lequel s'enracinait la rflexion religieuse et thologique du peuple qui n'tait 'pas un peuple' (cf. Os 1, 9 ; 2, 1 : Rm 9, 25-26 ; 1 Pi 2, 10), mais qui - fort de, l'assurance de Dieu, par la bouche d'Ose - J'ai dit 'Pas-Mon-peuple' tu es Mon peuple - s'efforait de trouver son identit et sa vocation propres, le plus souvent, il faut bien le reconnatre, la faon un peu tumul­tueuse de l'adolescent qui s'affirme en rejetant pre et mre.

 

 

Menahem Macina

 

 

NOTES

 

* Version revue et corrige dun article paru initialement, sous le titre "Le rle eschatologique dlie le prophte dans la conversion finale du peuple juif", dans Proche Orient Chrtien (POC), t. XXXI (1981), pp. 71-99.

 

1) J'ai consacr cette question une tude spcifique intitule "Jean le Batiste tait-il Elie? Examen de la tradition notestamentaire", paru dans Proche-Orient Chrtien (POC), t. XXXIV (1984), pp. 209-232, qui examine le problme exclusivement la lumire des textes no-testamentaires eux-mmes.

2) Le Messie souffrant dans la littrature rabbinique, Librairie Orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1939.

3) lie le Prophte, tudes Carmlitaines, 2 tomes, Descle de Brouwer, Paris 1956.

4) The Prophet Elijah in the Development of Judaism, Routledge & Kegan Paul, London, 1978.

5) M. Stone, J. Strugnell, The Books of Elijah, Parts 1-2, Scholar Press, 1979. Ce livre recense et cite, dans leur texte original (avec une excellente traduc­tion anglaise), les divers textes concernant les lgendes lianiques, depuis l'poque hellnistique jusqu'au Moyen-ge. Son but est, videmment, diffrent de celui du prsent article, mais, pour quiconque est intress par tout ce qui concerne ce prophte, il est indispensable. De plus, il est quip d'une excellente bibliographie (voir sur­tout pp. 5-7).

6) Midrash Seder Olam, Reproduction photostatique de l'dition de Ratner et notes de S. K. Mirsky. The Talmudical Research Institute N. Y., 1966. Chap. 17, p. 71.

7) Dans le Talmud de Babylone Eduyot ( la fin du trait), on trouve la version: faire la paix entre eux.

8) Fin du ch. 43. dit. Eshkol - J. Weinfeld & Co., Jrusalem, 1973, p. 168.

9) Appel aussi Shoher Tov. Reproduction de l'original de Vilna, dit. Wagshal, Jrusalem, 1977, p. 39 (sur Psaumes 3, 7).

10) C'est--dire que tant la prophtie que l'Esprit Saint sont en sommeil, en ce qui la concerne (cf. Os 3, 4).

11) Intitul Midrash Zuta al Shir Ha-Shirim, Ruth, Eicha we-Kohelet, dit. Buber, 1895. Nouvelle impression Tel-Aviv (sans indication de date ni d'diteur), Parasha 5, 2 (p. 31).

12) Cit d'aprs la traduction de R. Le Daut, Targum du Pentateuque, T. IV; Deutronome; Cerf, Paris, 1980, p. 267.

13) Tous les mots souligns dans les citations le sont par mes soins, afin de mettre en valeur les lments utiles.

14) dit. M. Friedmann, Vienne, 1880. Rimpression, Tel-Aviv, 1963, p. 13 (Parasha Be-Yom Ha Shemini, ch. 4).

15) Op. cit. p. 35 (voir ci-dessus, n. 11), Parasha 7, 14.

16) Entre autres: a) Batei Midrashot, S. A. Wurtheimer, 2 Vol., Nouvelle dit. (A. I. Wurtheimer), dit. Mosad Ha Rav Kook, Jrusalem, 1950; b) Beit Ha Midrash, A. Jellinek, 2 Vol., (6 livres), dit. Wahrmann Books, Jrusa­lem, 1967; c) Beit-'Eked Ha-Aggadah appel aussi Kovets Midrashim Ketanim, 2 Vol., H.M.H. Halevi, Frankfurt/M. et Berlin, 1881. Rimpression-Photo, Jrusalem, 1967, etc. Trs utile galement, cause de l'importance et de l'originalit des mat­riaux aggadiques, est le Midrash Bereshil Rabbati, de Mose le Prdicateur (Moshe Ha-Darshan), XIe sicle. dit. critique (hbr.) de H. Albeck, d. Mekize Nirdamim, Jrusalem, 1940 (rimpression, Jrusalem, 1967, Mosad ha-Rav Kook). On consultera galement, avec un certain profit, J. J. Brierre-Narbonne, Le Messie souffrant, op. cit. (cf. ci-dessus, note 2). Enfin il convient de savoir qu'un midrash entier met en scne lie qui est, en quelque sorte, l'inspirateur de l'uvre et dont la prsence, tout au long du livre, ne se dment pas ; il porte d'ailleurs son nom: Seder Eliahou Rabha et Zuta, dit. critique M. Friedmann, Vienne 1904. Rimpression Sifrei Wahrmann, Jrusalem, 1969.

17) Voir 'Sefer Zerubabel', midrash datant du Moyen-ge, dit. Jellinek, Beit Ha Midrash, op. cit., Vol. I, livre 2, pp. 56-51.

18) Toutefois, voir Jean 16, 16:  Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus et puis encore un peu de temps et vous me verrez.

19) Cette fonction eschatologique de dcisionnaire suprme en matire de loi rituelle ou d'exgse peut sembler trange un non-Juif ; elle est parfaitement cohrente pour la tradition rabbinique, pour laquelle il n'y a pas de diffrence entre l'poque du Messie et la ntre, sinon qu'on y jouit d'une paix totale et qu'Isral est dlivr du joug des nations. Pour cette tradition, il est donc vident que la Torah et toutes les pratiques qui en dcoulent seront en vigueur au moins jusqu la rsurrection finale. D'o l'habitude de laisser lie le soin de trancher, la fin des temps, les cas rituels inextricables sur lesquels les Sages n'ont pu se mettre d'accord, ou les exgses controverses. Par exemple, R. Meir, ne sachant quelle conduite adopter l'gard d'un surplus d'argent pour lequel la Halacha ne fournit pas dindication claire, est dans le doute et ne peut dcider si le surplus lui appartient ou non, c'est pourquoi on ne doit pas y toucher jusqu' ce que vienne le prophte lie (Talmud de Babylone Sanhe­drin 48a). Comparer avec 1 Ma 4, 44-46.

20) Rappelons qu'une tradition trs forte du judasme primitif prvoyait, outre celle du Messie de David, la venue conjointe d'un grand prtre. Cette tendance se reflte dans nombre d'crits sectaires (Pseudpigraphes - Manuscrits du dsert de Juda, etc.). Sur l'appartenance d'lie la tribu sacerdotale (dj voque ici, citations 6-7), les tmoignages sont formels. Ils manent de sources juives (rabbini­ques et pseudpigraphiques), et on en trouve l'cho dans des crits chrtiens. Pour les sources rabbiniques, voir A.S. Van der Woude, Die Messianischen Vorstellungen der Gemeinde von Qumran, Assen 1957, pp. 60-61, 228; et surtout H. Strack und P. Billerbeck, Kommentar zum neuen Testament aus Talmud und Midrash, pp. 462-465. Dans ces rfrences, on voque mme l'identification lie=Pinhas, ce dernier tant, lui aussi, voqu comme figure sacerdotale et eschatologique (cf. Targum de Jru­salem sur Ex 4,13 et Nb 25, 12). Ct chrtien, on trouve, chez le nestorien Ishodad de Merw (IXe s.) l'affirmation que Jean le Baptiste et lie taient prtres (voir The Com­mentaries of Ishodad of Merw, Ed. and transl. by M.D. Gibson, Horae Semiticae, N V, Vol. 1. Cambridge, 1911, sur Luc 1, 16, pp. 147-148).

21) Selon certaines traditions, le Messie Fils de Joseph dont lidentit est discute - viendra avant le Messie Fils de David et est destin mourir. Sur ce sujet, voir nombreuses rfrences et citations dans J.J. Brierre-Narbonne, Le Messie souffrant dans la littrature rabbinique, op. cit. (voir note 2, ci-dessus).

22) Lidentit de ce personnage est inconnue. D'aprs Rachi, ad locum, il s'agit de Sem qui est identifi Melchisdech. C'est ce qui ressort de Bereshit Rabba 44, 7 (sur Gn 15, 1). Voir Strack und Billerbeck, Kommentar zum N.T., op. cit., p. 453, n. 2, et p. 464.

23) Commentaire d'Ishodad de Merw sur l'Ancien Testament. d., trad. C. Van den Eynde, CSCO 156/Syr 75, Louvain 1955, T. 1 Gense, trad. p. 139, texte p. 129, lignes 16-17 ...car assurment, le premier roi et le prtre juste (Kahna Zadiqa), savoir Nemrod et Melchisdech, sont issus de la race de (Canaan).

24) Derekh Eretz Zutha, 1 : Neuf (personnes) sont entres vivantes au Paradis: Hnoch, lie, le Messie, lizer le serviteur d'Abraham, Hiram roi de Tyr, 'Ebed Melekh le Cushite, et Jabets fils de Juda le prince, et Batiya fille de Pharaon, et Serah fille d'Asher. (Voir aussi, avec quelques variantes dans les noms: Midrash Ma'as Thora, Jellinek, A., Beit Ha Midrash, Wahrmann books, Jerusalem 1967, 2e partie, p. 100).

25) lie le Prophte, le Tishbite, le Gileadite, viendra bien vite avec le Messie fils de David.

26) A distinguer du consensus de la chrtient, voqu plus haut, et attest par Saint Augustin (op. cit).

27) Traduit en anglais dans New Testament Apocrypha, Vol. 2, d. W. Schneemelcher, West­minster Press, Philadelphia, 1963, p. 669.

28) Pour que chacun puisse juger par lui-mme de notre traduction, voici la traduction anglaise plus complte de N.T. Apocrypha (ibid.): ...Even as a man hath planted a fig-tree in his garden and it brought forth no fruit, and he sought its fruit for many years. When he found it not, he said to the keeper of his garden 'Uproot the fig-tree that our land may not be unfruitful for us.' And the gardener said to God 'We thy servants (?) wish to clear it (of weeds) and to dig (Lk. 13:6 ss.) the ground around it and to water it. If it does not then bear fruit, we will immediately remove its roots from the garden and plant another one in its place.' Hast thou not grasped that the fig-tree is the house of Israel ? Verily, I say to you, when its boughs have sprouted at the end, then shall deceiving Christs come (Mk 13:22 & par.) and awaken hope (with the words): 'I am the Christ' (Mt. 24:5) who have (now) come into the world.' And when they shall see the wickedness of their deeds (even of the false Christs), they shall turn away after them and deny him to whom our fathers gave praise (?) the first Christ whom they crucified and thereby sinned exceedingly. But this deceiver is not the Christ..

(29) On trouve aussi, chez Victorin, une curieuse interprtation des 144.000 qui suivent l'Agneau, dans l'Apocalypse de Jean. Pour l'crivain ecclsiastique ce sont certainement ceux d'entre les Juifs qui, dans les derniers temps, viendront la foi grce la prdication d'lie ; l'Esprit atteste qu'ils sont vierges non seulement de corps, mais aussi de langue.  (Victorin de Poetovio, Sur l'Apocalypse et autres crits, VII, dit. M. Dulaey, Sources Chrtiennes n 423, Cerf, Paris, 1997, p. 115).

30) K. Staab, Pauluskommentare aus der griechischen Kirche, Mnster, 1933, p. 104.

31) C'est l'opinion de la majeure partie des spcialistes: Vbus, Levene, Jansma et Van den Eynde. Ce dernier auteur ne manque pas d'tayer le fait par ses frquentes notes et ses tableaux synoptiques ; voir surtout Commentaire d'Ishodad de Merw sur l'A.T., T. IV Isae et les douze, C.S.C.O. 304/129, Louvain 1969, p. XII XVII.

32) Commentaire d'Isho'dad de Merw sur l'A. Testament, T. IV, Isae et les douze, op. cit., p. 179. Cf. Thod. de Mopsueste sur les Psaumes, Commentarius in Oseam, etc., Migne, PG LXVI, col. 632 A9-C3.

33) Cit d'aprs le Commentaire d'Ishodad de Merw sur l'A.T., T. V Jrmie, Ezchiel, Daniel, C.S.CO. 329/147, Louvain 1972, p. 153.

34) On constate, une fois de plus, que le retour d'lie et d'Hnoch tait un vnement attendu par les premires communauts chrtiennes, sans doute sur la foi de traditions orales anciennes recueillies par les presbytres, ou sur la base de spculations sotriques. Un bon nombre d'crivains chrtiens voient, dans les deux tmoins d'Ap 11, 3 ss., Hnoch et lie.

35) Voir l'expression similaire Le peuple et les peuples, analyse, plus bas, note 49.

36) Sur ce qui reste des Apocalypses d'lie (ditions, traductions, tudes, etc.) et sur les crits perdus concernant ce prophte, consulter surtout A.M. Denis, Introduction aux Pseudpigraphes Grecs d'Ancien Testament, Leiden-Brill, 1970, pp. 163-170. Rosenstiehl a traduit en franais et tudi l'Apocalypse copte d'lie, voir J.M. Rosenstiehl, L'Apocalypse d'lie, dans la collection Textes et tudes pour servir l'Histoire du judasme intertestamentaire, dirige par M. Philonenko. T. I, P. Geuth­ner, Paris, 1972. A signaler galement qu'il existe une Apocalypse d'lie en hbreu rabbinique. dit. et trad. allemande par M. Buttenwieser, Die hebraische Elias­ Apokalypse, Leipzig, 1897. Texte hbreu pp. 15-26; trad. pp. 61-67. Consulter galement The Books of Elijah, de Stone et Strugnell (op. cit., ci-dessus, n. 5).

37) A. Levene, The Early Syrian Fathers on Genesis, London, 1951 ; T. Jansma, Investigations into the early Syrian Fathers on Genesis. An approach to the exegesis of the Nestorian Church and to the comparison of Nestorian and Jewish exegesis, dans Oudtestamentische Studien XII, Leiden (1958), pp. 69-181.

38) Il n'est malheureusement pas possible d'tayer ici, par des exemples, cette mienne certitude qui dcoule de la frquentation des sources et dtudes personnelles. Disons, pour faire bref, que le vaste commentaire de l'A.T. d'Ishodad, par exemple, prsente maints thmes et dtails lgendaires fort consonants avec ce que l'on trouve, entre autres, dans la Leptogense, ou Livre des Jubils (ce dernier nommment cit par Ishodad, voir Commentaire d'Ishodad de Merw sur l'Ancien Testament, CSCO 230/Syr. 97, Louvain 1963, Vol III, trad. pp. 121, 319), et avec les livres d'Hnoch et diverses Apocalypses apocryphes. Certes il n'est pas vident que ces parallles soient le fruit d'une utilisation directe des matriaux pseudpigraphiques ou apocry­phes ; ils ont pu, en effet, tre emprunts certains passages des Pres de l'glise, ou des compilations plus tardives ; reste qu'ils sont la preuve d'un intrt fort vif et persistant pour ce genre de traditions. La chose demanderait une tude particulire.

39) Voir, ci-dessus, n. 20.

40) Il s'agit de l'Homlie 34, sans titre. Elle porte le numro 19 dans le texte dit: Narsai doctoris homiliae et carmina, dit. A. Mingana, Mossoul, 1905, T. I. On fait allusion ici au passage qui s'tend de la p. 315, ligne 2, la p. 317, ligne 15. Texte traduit en franais par Ph. Gignoux, dans son tude intitule "Les doctrines eschatologiques de Narsa", O.S. 11 (1966), pp. 348-352.

(41) 3, 19, 20 et passim. J.M. Rosenstiehl, L'Apocalypse d'lie, op. cit., p. 100 et passim.

42) Extrait de l'Homlie 34 (Mingana, op. cit. I, p. 320 lignes 1 19). Gi­gnoux, Les doctrines eschatologiques de Narsa, op. cit., pp. 342-343. Noter que, selon Gignoux, Narsa a compos cinq homlies spcialement consacres l'escha­tologie, dans lesquelles lie tient, comme il se doit, une place importante. On en trouvera la liste dtaille avec rfrences, dans l'article cit, pp. 322-323.

43) Sur cette expression, voir, ci-aprs, note 60.

44) Hom. 51 (indite), fol. 139, ligne 17 141, ligne 14, voir Gignoux, art. cit., pp. 339-340.

45) Art. cit. pp. 340-341.

46) dite par Mingana, op. cit., 11, p. 4, ligne 6, p. 5, ligne 3.

47) Cf. Victorin de Pettau (rappeler les Juifs vers le peuple qui leur a succd), et Thodoret, cits plus haut.

48) A noter que la Bible de Jrusalem traduit par adeptes, supposant ainsi que Jsus fait allusion aux exorcismes rabbiniques - frquents, il est vrai, et­ attests, tant dans les sources rabbiniques que dans les chrtiennes.

49) C'est, en fait, une tradition ancienne : on en trouve de frquents chos dans l'Hellnisme, chez les Pres et, bien entendu, dans le judasme. Le disciple des Sages juifs est non seulement considr comme un fils par son matre, mais sou­vent, ce dernier l'appelle ainsi : mon fils. Cf. Paul, 1 Cor. 4, 15 ; Philmon 10. D'ailleurs, c'est bien ainsi qu'Ishodad comprend la phrase de Malachie 3, 23, en commentant Mt 12, 27 : Cette parole: 'Il ramnera le cur des pres vers les fils' (signifie qu') il appelle pres ceux qui taient antrieurs en matire de doctrine, et enfants ceux qui sont aux rangs de disciples, comme a dit notre Seigneur: 'Vos fils, par qui les chassent-ils' (les dmons) ? C'est--dire les Aptres (The Commentaries of Isodad of Merw, op. cit., Vol. I, transl. I. p. 148).

50) L'expression semble remonter une ancienne exgse, dont j'ignore l'origine. Elle est dj prsente chez Aphraate (16me Dmonstration) propos des peuples (gentils) qui remplacent le peuple (Juifs). On trouve deux autres exemples frappants de cet usage, chez Ishodad : (a) Sur Amos 1, 1 (Commentaire d'Ishodad de Merw sur l'Ancien Testament, op. cit. Vol. IV, trad. p. 105). On nous dit que la prophtie avait t retire tous les prophtes sauf Amos, auquel il fut ordonn d'aller prophtiser Bthel, du ct des peuples' d'alentour. La raison: parce que, quand les peuples et le peuple virent que la prophtie tait refuse, tous les deux se rjouirent etc. () C'est pour­quoi il fut ordonn (Amos) de prophtiser au sujet du malheur (...) qui viendrait sur les peuples de la part du peuple et sur le peuple de la part des Assyriens, etc.... (b) Il est dit de Jsus que, comme Jrmie, il tait sanctifi depuis le sein de sa mre, et enseignait le peuple et les peuple, en mme temps. (Sur Mt 16, 13,14. The Commentaries of Ishodad of Merw bishop of Hedddata, ed. M.D. Gibson, dans Horae Semiticae, Vol. I, trad. p. 65ss).

51) 1 Rois 19, 10.

52) Ibid.

53) Le Pre P. Ternant, de la Maison des Pres Blancs de Jrusalem, ma suggr qu'on pourrait voir une allusion Is. 11, 4: du souffle de ses lvres il fera mourir le mchant (cf. aussi 2 Th 2, 8). Le parallle est, en effet, sduisant, mais le texte d'Isae concerne le Messie, et lui exclusivement. Le P. Ternant propose aussi un parallle avec Ep 6, 16-17: Ayez toujours en main le bouclier de la foi, grce auquel vous pourrez teindre tous les traits enflamms du Mauvais; enfin, recevez le casque du salut et le glaive de l'Esprit, c'est--dire la Parole de Dieu. Et ceci me parait plus convaincant, surtout le glaive de l'esprit, qui correspond fort bien l'arme spirituelle dont l'Esprit quipera l'homme charnel, selon Narsa.

54) Allusion possible au carnage des soldats d'Achab, que fait lie, cf. 2 R 1, 10.

55) Topographie chrtienne, Livre V, 140, Traduction W. Wolska, T. II, Sources chrtiennes 159, pp. 202-204. (L'influence de Narsa sur Cosmas n'est pas exclure).

56) Commentaire d'Ishodad de Merw sur l'Ancien Testament, III, livre des Sessions, trad. C. Van den Eynde, in CSCO 230/Syr 97, p. 153. Je fais mienne la pertinente remarque du traducteur (Ibid. n. 8) : Il se pourrait que la dernire raison dpende, directement ou indirectement, de l'Apocalypse d'lie, apocryphe perdu qui racontait la lutte entre lie et l'Antchrist.

57) Voir rfrence ici, sous la note 50.

58) Commentaire d'lsho'dad de Merw sur l'A,T., vol. II, trad. p. 168.

59) Ibid., III, trad. p. 138.

60) En syriaque, tawtaba, que l'on peut traduire: colon, rsident, plerin (en, hbreu 'toshav'), c'est--dire le contraire de l'autochtone. Cette prcision d'Ishodad nous aide ainsi comprendre l'tranget du qualificatif par lequel Narsa s'obstine, le plus souvent, nommer l'lie eschatologique : 'le fils des rsidents' (et non 'le fils des trangers' comme traduit Gignoux, art. cit p. 338). Cette appellation figure aussi chez Jacques de Sarug, Homl. 56, 10: 'Ella Bar Tawtave' (cf. Payne Smith, col. 1647). Gignoux (Ibid. n. 59) prcise que cette appellation est tire de 1 Rois 17, 1, mais ne dcouvre pas la fine pointe de l'expression. Il me semble que tant Narsa que J. de Sarug, jouent tous deux sur le sens du mot et son emploi exprs par Malachie dans sa prophtie selon la version des Septante: Voici que je vous envoie lie le Tishbite. Il semble que, par cette mention expresse du titre Tishbite (avec, peut-tre, un jeu sur les mots: 'de Tishb' ou 'rsident'), les commentateurs qui suivaient la Septante (c'est le cas de Thodore de Mopsueste cit par Ishodad, d'Ishodad lui-mme, et de J. de Sarug, cits plus haut) respectaient la fois la lettre du texte sacr et l'origine du mot, en insistant sur le sacerdoce d'lie. (Cf. Ishodad, Commentaire de l'A.T., t. III, trad. p. 49, o, pour prouver que Samuel, voqu comme tant de la Montagne d'phram, tait prtre, on explique: Cela ne veut pas dire qu'il tait de la tribu d'phram, mais c'est l, veut-on dire, que le sort lavait assign pour exercer le ministre sacerdotal (...) C'est analogue : lie des Colons de Tasbi).

61) Commentaire d'Ishodad de Merw sur l'A.T., Op. cit., T. IV, trad. pp. 179-180.

62) Commentaries of lshodad of Merw..., op. cit., Vol. V, part II, transl. p. 17.

63) Voir, plus haut, Introduction.

64) C'est en somme, peu de choses prs, l'opinion de Narsal, dans le texte cit ci-dessus.

65) Il me parait significatif que la tradition chrtienne nous prsente lie (avec Mose) aux cts de Jsus transfigur (Mt 17, 3.4). L'intention typologique et apologtique ne semble pas faire de doute : lie et Mose, ces deux colonnes de la foi juive, souvent associs et compars l'un l'autre dans le Midrash, tmoignent, par leur prsence aux cts de Jsus transfigur, de la glorification venir de ce Messie mconnu : Jsus, et de son Retour dans la Gloire.

 



23-07-2006 | Commentaires (2) | Public
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